Théâtre journal

A la mort de Félicien Mallefille, Dumas s'explique sans que personne ne puisse le contester, sur son rapport avec le Mauricien Félicien Mallefille. Pour tout lecteur il est évident que le  premier chapitre n'a pas pu être écrit par Alexandre Dumas tellement il manifeste une connaissance précise de l'île Maurice. Pour le reste le roman devait être fortement avancé mais nous ne saurons jamais jusqu'à quel point. En 1840, quand l'affaire a été conclue Félicien Mallefille était déjà un écrivain installée mais c'est évident sa signature n'aurait pas eu le poids de celle de Dumas pour trouver un éditeur. Il est fait mention de manière allusive aux idées politiques de Félicien Mallefille (envoyé Ambassadeur en 1848 au Portugal). Il fut un républicain engagé en 1848 et un opposant au coup d'Etat de 1851. J-P Damaggio 

Théâtre-Journal, Directeur Alexandre Dumas, dimanche 13 décembre 1868

FÉLICIEN MALLEFILLE

 Quand un homme de la trempe de Mallefille, meurt; quand une organisation aussi vigoureuse que la sienne, s'efface de la société, pour disparaître à tout jamais sous la terre; c'est une piété à ceux qui l'ont connu et qui l'ont apprécié, de dire, non-seulement à la première occasion, mais dans toutes les occasions, ce qu'ils pensent de lui, attendu que ce, LUI, était une de ces créatures qui font honneur à l'humanité.

J'ai connu Mallefille bien jeune, et je l'ai vu quelques jours avant sa mort. J'ai pu suivre sa marche à travers les trente-cinq années qu'il a passées en France. Elles tracent à travers la littérature et la politique, la ligne droite la plus rigide.

Une barre de fer était plus flexible que cette conscience sévère envers les autres, mais plus sévère encore envers elle-même.

Je le connus, comme la plupart de mes jeunes collègues. C'est-à-dire qu'il entra dans la vie littéraire par la porte de ma maison. Seul, parmi tous ceux à qui j'ai essayé de frayer un chemin dans ce buisson d'épines, qu'on appelle la route de la littérature, il n'a jamais eu l'idée d'arracher une des épines qui blessaient sa propre chair pour la faire entrer dans la mienne.

Celui qui sait accepter un service, et qui en est reconnaissant, est à coup sûr plus grand encore que celui qui le rend. Le pauvre enfant, quand je le vis pour la première fois, avait déjà toutes les fiertés et toutes les susceptibilités d'un homme.

Quel âge avait-il ? Je ne sais plus bien : 15 à 18 ans. Il était né dans les colonies de l'Inde, à Maurice, je crois. Il eût été d'une grande beauté physique, si un accident ne lui eût pas fait perdre un œil, dans sa jeunesse. Tous ses souvenirs tenaient à cette terre luxuriante des Indes. Il y avait au fond de tout ce qu'il voyait, une lumière pure, tellement éclatante, que cet horizon brillant faisait de l'ombre sur ses premiers plans. Il y avait des paysages grandioses, avec des cônes tronqués, couverts à leur base de palétuviers, de bananiers, de palmiers, et laissant échapper à leur sommet, ces fumées bleuâtres qui disent : Je ne suis qu'une colline, mais cette colline est un volcan !

Il y avait dans ses souvenirs d'enfance, un mélange singulier de populations. Il y voyait des Lascars, des Chinois, des Hollandais, des Anglais, des nègres, des mulâtres, des marchands d'esclaves ; puis penchées sur le balcon de leurs varandahs, de belles jeunes filles, dans leurs peignoirs blancs noués de ceintures bleues, nonchalantes créoles, blondes et roses comme des filles du Nord; amoureuses et languissantes comme des filles de l'Orient.

Puis, sous l'ombre des grands arbres, bordant les rivières et les criques sombres, des caïmans difformes guettant leur proie au milieu des nymphéas blancs sortant de l'eau, et des lianes roses retombant des arbres ! Seulement, lorsqu'il abordait ces paysages, que le pinceau de Marillhat eût pu seul reproduire, tous ces objets s'effaçaient et se confondaient comme s'ils eussent été, non pas des souvenirs réels, mais des rêves enfantins.

Eh bien, il venait me trouver, le beau jeune homme, né sur la terre de feu, pour me prier de jeter sur son front un peu de notre eau glacée du Nord et de donner à son rêve, une réalité. Il avait commencé un roman et il en avait fait une centaine de pages ; puis au bout de cent pages, haletant, ne sachant pas son chemin, dans cette route nouvelle pour lui, il cherchait un guide qui pût le conduire au but. Son sujet était le mulâtre, et tout ce que lui fait souffrir, parmi ces blancs, fiers de leur sang pale, l'orgueil des créoles insolents, qui sont venus d'Europe, pour occuper une terre qui n'était pas à eux.

Il y avait dans ce que m'apportait Mallefille, l'idée première d'un livre ; l'embryon d'un roman.

Deux ou trois caractères indiqués plutôt que tracés.

Une belle silhouette de jeune fille ; la rude esquisse d'un homme dans lequel on le reconnaissait tout entier. Seulement, il fallait peindre, et l'enfant ne savait encore que crayonner.

Je lui expliquai, comment j'entendais un roman, comment je suivrais, si j'étais chargé de le faire, le développement de ces personnages.

Je lui fis entrevoir à travers les scènes de forêts vierges et de grande nature primitive dont il avait eu l'idée, des scènes d'intérieur qui, pour être enfermées dans des pavillons et des cabinets, n'en atteignaient pas moins par la grandeur et la puissance des passions, tout ce que le désert immense ou la forêt sans limite pouvait présenter de facilités dramatiques à la plume de l'écrivain.

Il me demanda trois jours pour réfléchir. Au bout de trois jours il revint découragé, secouant la tête :

– Je me suis embarqué, dit-il, sur une mer trop difficile pour moi. C'est à vous, qui êtes mulâtre, de refaire cet autre Antony, moi, je le manquerais.

Vous, vous en ferez un type magnifique, si vous avez besoin de renseignements pour les localités, je vous les donnerai.

–Mais vous, lui demandai-je, qu'allez-vous faire?

–Moi, dit-il, j'aime mieux débuter tout à coup par une pièce de théâtre, j'ai vu un sujet qui me plaît; il ne me manque que le loisir de le traiter, mais je n'ai ni le temps ni l'argent.

–Combien vous faudrait-il?

–Il me faudrait trois mois et 500 francs. Donnez-moi 500 francs de mon Mulâtre, si vous croyez que ce ne soit pas trop, et je me mets aujourd'hui, à ma pièce de théâtre.

Je vendais à cette époque, mes volumes 1,500 francs au libraire Dumont. Je calculai qu'il y avait dans le plan du Mulâtre, comme je le comprenais, deux volumes, qu'en donnant 1,000 francs à Mallefille, il me resterait, l'œuvre faite, 2,000 francs.

Cela me parut une répartition d'autant plus juste qu'elle doublait le prix demandé par le pauvre enfant.

Je lui donnai sur Dumont ou sur Porcher, je ne sais plus au juste, un bon de 1,000 francs payable à vue, et il s'en alla reconnaissant et me serrant sur son cœur.

Au bout de trente-cinq ans, je le rencontrais, il y a trois mois, au théâtre de Cluny, où on jouait les Mères repenties. Il me remerciait encore une fois aussi chaleureusement qu'il l'avait fait il y avait trente-cinq ans, et une fois encore me pressait sur son cœur.

*

Comme si cette jeune existence qui nous arrivait des belles îles de l'Equateur, ne pouvait entrer en Europe qu'à travers le pittoresque, le vaisseau qui portait Mallefille fit naufrage à la hauteur du détroit de Mozambique. Le fils des colonies était en même temps le fils de la mer.

Il s'accrocha à une épave, nagea des heures entières, fut recueilli par un bâtiment qui passait, et arriva en France, pour se jeter au premier rang des lutteurs de l'idée et des pionniers de la pensée – Glenarvon et les Sept enfants de Lara furent des œuvres gigantesques, où la force manqua à l'audace, mais il y avait dans chacune de ces œuvres, deux magnifiques aspirations à la poésie et au grandiose.

Plus jeune que nous, arrivé après nous, Mallefille ne fut jamais complètement des nôtres ; il combattit à part et l'on n'en vit que mieux sa force.

Toute la puissance – disons mieux–, toute la violence de la nature de Mallefille, se révèle dans ses œuvres. Il a mis, à dompter la langue qui ne lui était pas familière, la même énergie qu'il eût mis à soumettre un cheval. Sa lutte avec son sujet était un duel dans lequel on reconnaissait un peu trop peut-être l'habileté du tireur et pas assez les caresses de l'amant, la Muse brutalisée lui obéit en esclave. Mais elle lui refusa constamment les tendres baisers de la maîtresse. Comme dans certaines statues de Michel Ange, on voyait la main du sculpteur empreinte sur le marbre qu'elle avait pétri : il n'y avait pas, dans son œuvre, assez de prières ; il y avait trop de menaces.

Il s’était souvenu des négresses fléchissant sous le bâton du commandeur et pas assez de la femme du monde cédant aux amoureuses insistances de l'homme aimé. Quand on veut plier à toutes les exigences, cette splendide et hautaine maîtresse qu'on appelle la Poésie, il faut d'abord se faire son esclave et on ne la tient réellement en sa puissance que lorsque c'est elle qui croit vous posséder.

Ce n'était pas la faute de Mallefille. Elevé loin de la civilisation, il s'était fait un caractère rude, allant mal à nos salons et à nos boudoirs. Aussi, lorsque vint la Révolution, je regrettai de le voir fait ministre plénipotentiaire près d'une femme, au lieu de lui voir endosser l'habit aux larges revers des représentants du peuple en mission. C'était l'homme comme il convenait d'en envoyer dans ces chaudes provinces du midi, âpres à l'émeute et qui ont besoin d'être contenues à la fois par l'aspect et le caractère de ceux qui leur commandent.

Mallefille fut du reste en Portugal ce qu'il avait toujours été : l'homme intelligent et droit. Diplomate sévère, n'admettant d'autre tromperie que la vérité, cette chose si inconnue en diplomatie.

Le gouvernement qui l'avait envoyé en Portugal, tomba du pouvoir, et, comme le Camoens rentra dans sa patrie, ayant pour tout bien son poème des Lusiades, lui, revint en France avant pour toute fortune un drame en cinq actes qu'il avait sauvé du naufrage. À défaut d'économie qu'il ne pouvait faire sur ses appointements, il en avait fait sur son sommeil et le drame était terminé.

C'est ainsi qu'il retournait à sa charrue, ce Cincinnatus de l'art, moins grand, car il n'avait pas été dictateur, mais aussi simple au moins que le Cincinnatus romain.

Son drame des Mères repenties est non-seulement une des meilleures choses qu'il ait faites, mais une des meilleures choses qui aient été faites par l'école réaliste moderne.

Quant à son dernier ouvrage, Les Sceptiques, ce fut à la fois, pour lui, un triomphe et une tristesse, une gloire et une douleur. Il avait écrit son drame pour la Comédie-Française ; il croyait terminer son existence dramatique en passant par ce temple banal de la gloire, que les bourgeois croient encore nécessaire à la consécration du talent. Il avait mis dans cette pièce, je ne dirai pas tout son cœur, Mallefille mettait son cœur dans tout ce qu'il faisait, mais plus de son âme peut-être qu'il n'avait mis dans aucune autre. Sa pièce terminée, il consulta quelques amis, qui l'affermirent encore dans la pensée d'aller porter son œuvre aux comédiens de la rue de Richelieu.

Pauvre Mallefille ! Ce n'était pas l'homme des longs corridors qu'il faut suivre et des portes secrètes qu'il faut entrouvrir pour aller du ministère des Beaux-arts à la scène de la Comédie-Française.

Il lut et fut refusé. On avait à jouer Paul Forestier.

Le coup fut terrible. C'était une grosse espérance de gloire et de fortune perdue tout à la fois.

Je ne profiterai pas de l'occasion pour attaquer l'aréopage de la rue de Richelieu, ni son président, M. Thierry. Mais je dirai, en vérité, que lorsqu'il arrive sous les yeux et aux oreilles de ces messieurs, un homme comme Mallefille, une pièce comme les Sceptiques, la chose vaut la peine de s'y prendre à deux fois pour repousser l'homme et pour refuser la pièce.

Etait-ce un reste de persécution à l'ambassadeur de 1848 ? Était-ce un sacrifice fait, d'une grande et vigoureuse nature, à des œuvres languissantes et malsaines ? Je n'en sais rien. Mais c'est avec regret que je constate ici ce que tous mes confrères ont constaté avant moi : c'est qu'il a fallu le Théâtre Cluny pour s'apercevoir qu’Antony avait été joué à la Porte-Saint-Marlin, et que les Sceptiques avaient été refusés au Théâtre Français.

Mallefille est mort debout comme il avait vécu; il est mort en combattant et il est tombé sur son bouclier, comme le gladiateur antique: son épée tirée du fourreau.

C'était un vigoureux esprit, c'était un cœur loyal, c'était une âme de bronze; il n'avait plus rien à faire dans notre époque, il s'en est allé. ALEXANDRE DUMAS