Sur le journal L'artiste de 1894 je croise ces vers, inédits, qui furent écrits, il y a quelques années, par M. François Fabié, sur l'album de famille, lors d'une visite que fit l'auteur de la Poésie des Bêtes chez Léon Cladel, à la villa Bon-Accueil. Il nous a paru intéressant de les publier au moment où s'élève, à Montauban, un monument à la mémoire de l'auteur du Bouscassié. Un hommage à Cladel d'un de ses grands défenseurs même s'il étairt plutôt du coté de la narure quand l'autre était du côté des hommes. Sauf que l'un ne va pas sans l'autre. JPD

 LES MOINEAUX DE LÉON CLADEL

 A Pochi (Judith Cladel)

La maison est hospitalière

Aussi bien aux bêtes qu'aux gens;

C'est pourquoi de son vieux lierre

Deux cents moineaux intelligents

Ont fait une immense volière.

—      La maison est hospitalière.

 

Tout le printemps et tout l'été,

A travers amours et querelles,

Ils ont bâti, couvé, chanté,

—      Les femmes se battant entre elles,

Pour un mâle mieux cravaté        

—      Le beau vacarme, tout l'été!

 

A l'automne, le phalanstère

S'est encor grossi de cousins,

Et tous les jours, des toits voisins,

Dans ce coin vert et solitaire,

Il en arrive par essaims

Qui grossissent le phalanstère.

 

L’hiver, loin de les disperser,

Au vieux nid les rend plus fidèles ;

Chaque soir les voit s'entasser

Sous la feuille, avec un bruit d'ailes

Qu'un petit cri vient traverser.

— L'hiver ne peut les disperser.

 

Le matin, quand l'aube blafarde

Paraît au front des bois chenus,

Le plus effronté se hasarde

Sur la fenêtre, et, les pieds nus,

Appelle, supplie et bavarde,

Grelottant sous l'aube blafarde :

 

«Ho ! qu'on se lève là-dedans !

«Nous avons faim, et le froid pique ;

«Bourgeois, il ne fait pas un temps

«A se dorloter en musique :

«Les gueux dehors claquent des dents

«— Ho ! qu'on se lève là-dedans !

 

«Enfin ! je crois que l'on s'éveille :

«C'est Pochi, c'est le déjeuner.

«Descendons.... Du pain! à merveille !

« C'est du pain qu'on va nous donner,

«Vite! et tant pis pour qui sommeille.

«C'est Pochi, la maison s'éveille.

 

«Attention! crie un peureux ;

«Je crois bien que Famine' aboie....

«— Famine[1], autrefois malheureux,

«Ne jappe jamais que de joie.

« Gorgeons-nous de pain savoureux,

«Tant pis pour ceux qui sont peureux!

 

«Quelle est cette bête traîtresse

«Qui sort aussi de la maison

«Et qui se frotte à sa maîtresse?

«— La chatte ! Vous avec raison ;

«Autant vaudrait une tigresse :

«Évitons sa griffe traîtresse !...

 

«Mais voici Vovote et Rachel,

«Tether, Rius[2], aux cheveux d'ange,

«La nichée à Monsieur Cladel

«Qui piaille, qui rit et qui mange

«Le bon pain blanc tombé du ciel.

«J'aperçois Vovote et Rachel....

 

«Et maintenant lustrons la plume ;

«Le soleil rit au bord des toits

«Et sur les vitres qu'il allume.

«Viens ! nous verrons, sa plume aux doigts,

«Le Maître écrivant un volume.

«Allons là-haut lustrer la plume.

 

«Pan ! tan ! c'est nous, monsieur Cladel !

«Ne vous déranger pas, de grâce !...

«Comme il sourit à notre appel,

«Du milieu de sa paperasse,

«De son bon rire fraternel!

«Pan ! pan! c'est nous, monsieur Cladel!

 

«On dit que vous aimer les bêtes,

«Que vous mettez, boeuf, âne ou chien

«Dans tous les livres que vous faites,

«Et pourtant vous ne dites rien

«Des moineaux, méchant que vous êtes !

«— Non, non, vous n'aimez pas les bêtes

 

Et le maître levant le front,

Accueille sa famille ailée,

Et puis l’autre qui l’interrompt

En entant à toute volée,

Criant, riant, offrant en rond

Des lèvres roses sur son front.

 

Enfin –car il faut qu’on travaille

Pour donner la becquée à tous,

Le poète vaille que vaille

D’un grand geste puissant et doux

Met dehors moineaux et marmaille

Sourit, se rassied et travaille.

 

François Fabié

Sèvres 1890



[1] Un des chiens de Léon Cladel.

[2] Diminutifs familiers des prénoms des enfants de Léon Cladel