Journal amusant

Voici comment en 1858 il est rendu compre du parcours de Mallefill en auteur de théâtre. JPD

Le Journal Amusant 8 mai 1858

THÉÂTRES.

En 1835 et en 1836, M. Félicien Mallefille faisait jouer à l'Ambigu et à la Porte-Saint-Martin Glèvaron et les Sept infans de Lara. En ce temps là M. Mallefille donnait au drame moderne des espérances que la suite n'a pas complètement justifiées. On ne songeait plus guère au bouillant Félicien Mallefille, lorsqu'il donna à la Comédie française le Coeur et la dot, mélange de drame et de comédie, qui réussit avec un certain éclat. M. Mallefille était presque classé parmi les morts vivants de la littérature, lorsqu'il y a deux semaines l'inhumé remua dans sa bière, sortit de sa torpeur, déchira son linceul, et plus vivant que jamais rentra en lice à la Porte Saint-Martin, portant sur son écu : les Mères repenties. Une voix secrète lui avait dit : In hoc signo vincet. Et il a glorieusement vaincu.

Ce drame placé seul sur l'affiche ne pouvait être un succès d'argent. Cependant, il fourmille de beautés de premier ordre (trop de beautés de premier ordre pour le gros du public). Heureusement le ballet de Yanko le bandit, de M. Théophile Gautier, tout pétillant de danses charmantes, est venu apporter à la masse des spectateurs le spectacle des yeux dont on est si friand à Paris.

L'œuvre si vigoureuse et si remarquable de M. Mallefille s'attaque à une certaine variété de lorettes. M Mallefille ne réclame pas en faveur de la femme tombée une réhabilitation complète. Il se borne à solliciter un peu de pitié pour la Madeleine devenue mère. Il demande qu'il soit permis aux reprises de vertu comme aux repris de justice de rompre avec le passée et d'en effacer une tache crue ineffaçable par le rigorisme de la société.

Dans les Mères repenties, l'intérêt est poignant, parfois même pénible, mais il découle toujours naturellement de la donnée intéressante et hardie. C'est un succès honorable pour l'auteur et pour le directeur qui a joué une telle œuvre.

On reprochait au Théâtre-Lyrique de ne pas assez protéger les jeunes compositeurs ; il a joué le Don Almanzor, musique de M. Renaud de Villebach, un compositeur tout neuf ; mais, conciliant ses intérêts et ses devoirs, le directeur a donné le même soir la Preciosa de Weber. Don Almanzor nous initie aux malheurs d'un monsieur qui prend du ventre et perd ses cheveux. C'est la triste élégie que nous chantons tous, à notre tour, sur l'air : Dis-moi, mon vieux, dis-moi, t'en souviens-tu? Un débutant, M. Cibot, a parfaitement rempli le rôle principal. Auteurs, musiciens, acteurs et directeur, doivent être contents les uns des autres.

Selon le texte original, Preciosa est un mélodrame en trois actes, dans lequel Weber a niché cinq adorables morceaux. MM. Nuitter et Beaumont ont gardé la partition intacte de Weber, et l'ont habilement encadrée dans un petit acte. Il en résulte un tout fort amusant, comme pièce, et éminemment remarquable comme partition. Que diable, on ne s'appelle pas Weber pour rien !

Ni Offenbach non plus ! Offenbach, imperator des Bouffes-Parisiens, est la personnification la plus éminente du maestro d'opérette. Sa musique est gaie, charmante, pleines de mélodies faciles et de science attrayante. En voulez-vous la preuve ? Passez en revue son répertoire ancien, et applaudissez dans son répertoire nouveau la Chatte métamorphosée en femme, paroles de MM. Scribe et Mélesville. Scribe? Rien que cela !

Sous le titre de la Nuit du 20 septembre, l'Ambigu vient de nous montrer un abattoir dramatique assez distingué. Dès le prologue, on tue, on empoisonne, on substitue les enfants, et on fait généralement tout ce qui concerne l'assassinat. Et l'auteur a trouvé assez d'énergie dans son cerveau pour continuer sur ce ton-là pendant cinq actes. Si ce n'est pas un mérite pour sa pièce, c'est du moins un éloge pour ses facultés imaginatives.

Au Cirque Napoléon, il est tout à fait de circonstance de s'écrier : — De plus fort en plus fort, comme chez Nicolet!

Les frères Nicolet sont des clowns qui doivent avoir beaucoup de corde de pendu dans leurs poches, sinon ils seraient plus morts que l'était M. Félicien Mallefille le mois dernier. Ils sont là trois qui semblent avoir pour mission de détruire tous les préjugés que le public nourrit concernant le centre de gravité. Je ne suis pas bien sûr que ces gens là ne soient pas trois hommes en caoutchouc.

Et le public ahuri, épouvanté, charmé, enthousiasmé, devant de tels exercices, les acclame énergiquement.

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?

Qu'il applaudit.

ALBERT MONNIER.