Voilà comment on retrouve toute la petite famille du vaudeville autour de Louis Lurine l'ami de Mallefille. JPD

Figaro 6 décembre 1860

DISCOURS DE M. FÉLICIEN MALEFILLE

« Messieurs,

On voit des hommes vivre heureux par la seule raison qu'ils sont nés heureux, et la vue de ce bonheur immérité reste une énigme pour les esprits inquiets, quand elle ne devient pas un scandale pour les âmes honnêtes. D'autant plus que, en face de ces étranges fortunes, on pressent, plus qu'on ne les aperçoit, les profondes souffrances de certaines natures d'élite, victimes expiatoires des injustices triomphantes, qui payent sans rien avoir tout ce qu'ont eu les autres, sans qu'il leur fût rien dû.

Mais tôt ou tard, souvent trop tard, hélas la justice retrouve son compte dans les équilibres de l'opinion et les appréciations, lentement mais sûrement éclairées, de la conscience publique, viennent réagir contre les aveugles caprices du sort.

Pourquoi, dans une heure si triste, le concours empressé de tant d'hommes éminents ? Ce n'est, à coup sûr, ni l'impérieuse obligation des bienfaits publiquement reçus, ni le respect d'une famille à ménager, ni l'espoir d'une épave dans un grand héritage d'influence ou de richesse, ce n'est pas un mobile douteux qui nous réunit tous autour d'un cercueil comme dans ces cérémonies funèbres où l'on ne se montre que pour être vu. Celui que nous venons saluer d'un suprême adieu n'était qu'un simple homme de lettres, mort pauvre comme il a vécu. Pauvre, mais honorable, et déjà visiblement honoré par la présence d'une foule qui est en même temps une élite.

Louis Lurine était un de ces hommes dont on peut dire hardiment Il valait mieux que sa destinée. Romancier, journaliste, auteur dramatique, sous toutes les formes d'une activité multiple comme son intelligence, il a prodigué des trésors de finesse et de verve. Le succès, trop occupé des choses vulgaires, passait à côté de ces choses délicates, en oubliant l'auteur dans son coin.

Et cependant, l'auteur était supérieur même à ses œuvres. Vous l'avez connu, messieurs, vous l'avez entendu. C'était assurément l'un des causeurs les plus brillants de notre époque. Je dirai plus, il ne lui a manqué peut-être que la tribune et l'occasion pour devenir un remarquable orateur. De façon que, doublement troublé, doublement découragé par la variété de ses aptitudes et la stérilité de ses efforts, cet homme, si richement doué, si misérablement partagé, a dû se demander plus d'une fois, dans l'amertume de ses doutes, s'il ne valait pas mieux être moins pour devenir tout à fait quelque chose.

Naguère encore, pendant ces deux années qui devaient être les dernières, placé à la tête d'une administration importante, au lieu de la fortune qu'il avait rêvée pour son frère autant que pour lui-même, il ne trouvait que les angoisses d'une responsabilité trop lourde, sous laquelle il se sentit succomber peu à peu, miné tout à la fois par l'évanouissement de ses espérances et par la perte de sa plus chère affection.

Mais si l'esprit avait ses défaillances trop bien justifiées, l'âme aussitôt lui venait en aide et couvrait tout de son intrépide dignité. Elle commandait même au visage et le forçait à démentir ses souffrances intérieures. Vous vous rappelez tous cette tête marquée comme d'une empreinte fatale. Sillonnée par de rares éclairs, elle gardait habituellement la morne impassibilité des masques tragiques. Vaincu dans les obscurs combats de la vie quotidienne, ce lutteur stoïque portait son malheur avec une fierté toute castillane, qui lui venait de sa race. Il ne se plaignait à personne, il ne se plaignait de personne.

Il avait même gardé cette belle vertu de l'enthousiasme, d'autant plus méritoire chez les hommes qui voient grandir les autres sans avoir pu eux-mêmes donner toute leur mesure. Il aimait les grands talents, il admirait les belles œuvres, cherchant dans la sympathie la plus noble des consolations.

Il y a trouvé aussi une pleine réciprocité de bons sentiments, et, de ce côté du moins, la récompense n'a pas manqué à son mérite. Ses confrères, les témoins assidus de sa vie, les vrais juges de sa valeur, ne lui ont marchandé ni les preuves d'affection ni les témoignages de confiance. Les deux associations qui partagent le monde des lettres, sans le diviser, l'ont appelé tour à tour, et plus d'une fois, à cet honneur, le plus grand qu'elles puissent conférer, de représenter à la fois leurs intérêts et leurs principes, sachant bien qu'un tel mandat ne se pouvait remettre en de plus dignes mains. Et toutes deux gardent un souvenir reconnaissant des services qu'il a rendus à la cause commune.

La commission dramatique, où il comptait autant d'amis que de collègues, avait à cœur de rendre publiquement hommage à la distinction de son esprit, à la bonté de son cœur, à la droiture de son caractère, à toutes les noblesses de sa loyale nature. C'est un tribut unanime d'estime et de regrets qu'elle vient déposer sur sa tombe, où l'on pourrait à bon droit inscrire cette courte et glorieuse épitaphe : Ci-gît un homme d'honneur.

Que la mort lui soit plus douce que la vie! Que la terre soit légère à ses restes! Que son âme, désormais sereine au sein de l'éternelle liberté, sourie à cette compensation morale des souffrances qui ont si rapidement usé ses forces sans jamais abattre son courage.

 

Ils étaient là autour de la tombe :

Parmi la foule qui se pressait au bord de cette fosse ouverte si prématurément, nous avons distingué : MM. Alphonse Royer, Edouard Thierry, Félicien Mallefille, Camille Doucet, Eugène Scribe, Théophile Gautier, Alfred Beaumont, Montigny, Edouard Lemoine, Octave Feuillet, Emile Augier, Adolphe d'Ennery, Offenbach, Michel Masson, Albéric Second, Henry de Pène, de Saint-Valry, Charles Bousquet, Fiorentino, Bourdilliat, Jules Lecomte, Edouard Martin, Raymond Deslandes, Dollingen, Auguste Villemot, Charles Monselet, Théodore Barrière, Boyer, Choller, Marc Michel, Nérée Désarbres, Charles Edmond, Lambert Thiboust, Edouard Plouvier, Henri Meilhac, Adolphe Belot, de Beaufort, Ludovic Halévy, Clairville, Théodore Cogniard, Murger, Jules Noriac, H. de Villemessant, J. Rousseau, Alphonse Duchesue, J.F. Vaudin, Jules Prével, Victorien Sardou, Paulin Deslandes, Goudchaux, Léo Lespès, Osiris, Solar fils, Tony Révillon, Siraudin, Plunkett, Dormeuil père, Millaud, E. Rasetti, Baron, Carraby, Frédéric Thomas, Lévêque, Edmond Texier, Taylor, Pol Mercier, Eugène Déjazet, Emile Abraham, Adolphe Joltrois, Porcher, Escudier, Charles Desolme, Cardailhac, Théodore Grasset, B. Maurice, Hippolyte Lefèvre, Ballard, Napoléon Naquet, Garcin, Eugène Rousseau, le colonel Debouillon, Deforges, Louis Huart, Henri Rochefort, Albert Monnier, Henri Tierry, Alfred Delvau, Emile de Najac, Raphaël Félix, A. Delacour, Dumanoir, Nadar, Emile Solié, Régnier, Commerson, Adolphe Gaiffe, Latour-Saint-Ybars, Léon Gozlan, Paul de Saint-Victor, Arsène Houssaye, Ed. Houssaye, Xavier Aubryet, Ëscande, Gustave Claudin, Supersac, Achille Denis.