Cette succession sur ce blog, Labeyrie-Clouscard, peut sembler étrange : l’écolo face à l’anti-écolo ! Parce que l’un était issu de grands bourgeois et l’autre de grands paysans ? Parce que l’un dans sa thèse a interrogé le système capitaliste par l’écologie, et l’autre dans la sienne, «son code» ?

Dans le texte ci-dessous, aux mille questions, Clouscard tente, dans une revue de l’Institut de Recherche Marxiste, qui lui a donné une page, de bien mesurer la situation pour rêver d’une théorie globalisante de la criseIl aurait alors rejoint les travaux de Vincent Labeyrie car dès les années 60 la crise écologique s’annonçait comme une part majeure de la crise générale. Si Clouscard a été un pionnier, Labeyrie aussi. Et si je les confronte sur ce blog c’est pour qu’au-delà de leurs limites, on en arrive enfin à cette théorie globalisante dont Michéa me semble à présent la face avancée. Sauf que ce dernier, à la différence des deux autres, reste prudent quant aux solutions à la dite crise. Labeyrie a apporté des solutions pratiques dans son domaine, l’écologie, Clouscard a apporté des solutions politiques dans son domaine, de Rousseau à Sartre pour de Sartre en revenir à Rousseau ! J-P Damaggio

Société française

Cahiers de l’Institut de recherches marxistes juillet 1984

Michel Clouscard

«La décadence est un marché »

 «Peut-on penser la crise en sa globalité ? » Non.

Comment les économistes marxistes pourraient-ils le faire, alors qu'ils se refusent, pour la plupart, à considérer cette crise comme étant celle d'une société duale : univers du travail - univers du loisir ? Cette attitude entraîne trois essentielles méconnaissances.

Celle, d'abord, d'un énorme champ de nouveaux profits : industrie du loisir, du plaisir, du divertissement, de la mode, etc. A ma connaissance, il n'y a pas de comptabilisation globale de ce profit.

Une autre méconnaissance est celle du rôle de dynamiseur, de relance, de promotion, de l'industrie traditionnelle, par ce nouveau marché. Maintenant le marketing et la publicité interviennent dès la conception du produit. Il y a une nouvelle valeur ajoutée : culturelle. Le néolibéralisme a remodelé la valeur d'échange en mercantilisant la culture.

Enfin, troisième non-savoir, celui du rôle de ce marché dans l'actuelle crise. N'a-t-il pas vocation de sauver le capitalisme de cette crise ? Car, où vont ces nouveaux profits ? Ne sont-ils pas réinvestis en des secteurs de l'industrie de pointe, pour compenser «le manque à gagner» des secteurs en crise ? Cette hypothèse ne mériterait-elle pas d'être vérifiée ? Le nouveau marché du désir ne permet-il pas d'éluder la crise, de retarder sa radicalisation ? Sans ce marché, qui n'existait pas en 29, le capitalisme n'aurait-il pas proposé des solutions plus musclées pour résoudre la crise ?

Comment les penseurs politiques marxistes pourraient-ils penser la crise en sa globalité alors qu'ils se refusent, pour la plupart, à la théorisation de ce phénomène profondément original qu'est le surgissement des nouvelles couches moyennes ? Peut-on encore persévérer en cette confusion : recouvrir de l'appellation classes moyennes (homogènes) la fabuleuse contradiction qui existe entre la classe moyenne traditionnelle, qui possède ses moyens de production, et ces nouvelles couches moyennes, corps social des services et des fonctions du CME, organe de gestion d'un mode de production, nouveau système de métiers dualement disposés : celui du management, qui recouvre toute la hiérarchie bureaucratique de la production, et celui de l'animation qui recouvre la mise en forme libertaire de la consommation ? Le Pen et Trigano, c'est quand même pas pareil. Le Figaro Littéraire et le Nouvel Observateur ne tiennent pas le même discours.

Cette confusion méthodologique interdit alors de comprendre les réactions contradictoires face à la crise. Une partie importante de ces nouvelles couches moyennes a été le support de la contre-révolution libérale. Sous la bonne et simple raison qu'elle a été l'essentielle profiteuse du capitalisme monopoliste d'Etat de l'ascendance. Au contraire, le reste de ces nouvelles couches moyennes a supporté les modalités spécifiques de l'aliénation et de paupérisation de ce CME en période de dégénérescence. Une contradiction radicale tend de plus en plus à se manifester, constitution de « la structure » de ces nouvelles couches moyennes et qui va de plus en plus ratifier le schéma marxiste de la lutte des classes, après que l'explosion quantitative de ces nouvelles couches moyennes ait laissé croire à sa neutralisation.

Comment les philosophes, ethnologues, sociologues, psychologues, etc., qui se réclament encore du marxisme pourraient-ils penser la crise en sa globalité, alors que pas mal d'entre eux sont «sous influence», influences multiples et contradictoires : mécanisme dogmatique d'Althusser, structuralisme, freudo-marxismes (ou marxo-freudismes), lacanisme, etc ?

Pour eux, en définitive, le marxisme peut, certes, encore expliquer la mutation de l'économie politique, mais l'essentiel serait ailleurs. La connaissance anthropologique, celle qui peut révéler le jeu de l'intersubjectivité (le jeu du signifiant), relèverait maintenant de sciences et de méthodes qui devraient compléter le marxisme, si celui-ci, nous disent-ils, ne veut pas être définitivement dépassé. Cette démarche recouvre une interprétation néokantienne du marxisme : celui-ci permettrait la connaissance du Phénomène, son infrastructure économique et politique, historique et relative, alors que la chose en soi, le Noumène, serait réservé à Sartre, Lévi-Strauss, Foucault, Barthes, Lacan, etc.

Il faudrait donc d'abord résoudre la crise des spécialistes, celle des approches catégorielles, de l'économie politique, du politique, de la culture. On doit dépasser les blocages et inhibitions qui empêchent de faire apparaître le rôle du marché du désir, des nouvelles couches moyennes, du néokantisme. Ce sont les trois manifestations essentielles de la modernité c'est-à-dire les trois grands rapports de la contre-révolution libérale. Il y a crise parce que cette contre-révolution vient d'atteindre son apogée. «La décadence» est un marché.

Ce n'est qu’après avoir résolu cette crise des disciplines qu'on pourra mettre en relation synthétique ces trois ensembles pour proposer une théorie globalisante de la crise.