Nunzi

Il est rare qu’un homme politique témoigne sur son parcours en conséquence j’ai lu avec intérêt ce qu’ont pu écrire hier Roland Garrigues et Jean-Paul Nunzi. Ce dernier a commencé par un dialogue avec son ancien camarade du PSU Dominique Porté. Au salon du livre j’ai découvert qu’il a continué depuis, et j’ai été attiré par son titre : Ni de droite, ni de gauche : ça n’existe pas.

Or avec la dernière élection présidentielle Ni droite, ni gauche a été chanté sous les tons : avec Marie Le Pen, Emmanuel Macron et Jean Luc Mélenchon, tandis qu’à l’inverse François Fillon a tenu à affirmer son engagement clairement à droite.

De mon côté, depuis les années 80 grâce à la lecture de Michel Clouscard j’ai mis en doute le clivage droite/gauche.

Le sous-titre, les inégalités, source de clivage permet de répondre au titre : c’est bien connu la gauche tente de réduire les inégalités que la droite ne cesse d’augmenter. Un dessin sympathique complète la couverture.

 Le livre consiste donc à résumer l’histoire de France à partir de l’histoire de la gauche en commençant avec le moment fondateur bien connu de la Révolution française. D’ailleurs, quand on sait le rapport péjoratif au terme gauche, on peut se demander si en occupant le côté droit de l’assemblée, les puissants n’ont pas souhaité enfermer leurs opposants dans la «maladresse». En italien, gauche se traduit sinistra, tout un programme !

 Au risque de surprendre le lecteur, je partage le tableau brossé par J-P Nunzi qui après avoir arpenté les cercles du pouvoir, propose des pistes pour la reconstruction d’une gauche malade. Aussitôt certains vont me répondre, à juste titre, que ses responsabilités passées ne lui donnent en rien un brevet de soigneur du malade. Sauf qu’on a droit de tirer les leçons du passé. «La social-démocratie dont se revendiquait Hollande a dérapé vers le social-libéralisme, c’est-à-dire un système où le libéralisme prime pour développer l’entreprise et créer de l’emploi au détriment du social, qui peut même régresser.» Nunzi est tout aussi critique envers les privatisations de Jospin mais reste un inconditionnel de Rocard.

 La partie la plus utile c’est, à la fin, l’inventaire des «drapeaux» dont la gauche devrait s’emparer pour redevenir la gauche : «Plus d’égalité des chances pour les jeunes, Le droit d’être bien soigné quelque soit son âge, L’équilibre territorial, Le droit au logement décent, L’épanouissement au travail, La question majeure : le système fiscal, La lutte contre l’évasion fiscale.»

Comment ne pas être d’accord ? D’autant que ces drapeaux sont bien rédigés, dans un langage clair, comme l’ensemble du livre d’ailleurs ! Bien sûr je pourrais pointer des absences (j’y reviendrai) mais le livre n’est pas un programme politique global.

 Bref, je partage le contenu du livre, mais il parle d’une société qui n’existe plus ! Là Nunzi va lever les bras au ciel : comme si la gauche n’était pas éternellement celle qui lutte pour diminuer les inégalités et la droite celle qui les aggrave ! Une fois de plus, ceux qui préfèrent juger les actes que les paroles vous lui renvoyer le bilan de sa gestion, mais il l’a fait dans son premier livre !

Donc le droit à la santé, au logement etc. n’existeraient plus ?

Revenons à son point de départ : « La droite se définit comme conservateur d’un ordre existant.» Sauf que la droite, sous toutes ses formes, qui dirige le pays depuis les années 90 avec y compris, pendant un temps, la caution du PCF, a compris qu’il lui appartenait à elle, de bouleverser le monde ! Aussitôt on va me sortir la célèbre phrase : « Tout changer pour que rien ne change ». La preuve, le capitalisme reste toujours le capitalisme avec sa règle d’or : l’œil fixé sur le taux de profit.

Marx l’a démontré : le capitalisme est contraint non pas de conserver l’ordre en place, mais de le bouleverser, donc la question majeure qui nous est posée c’est de déterminer là où nous en sommes, d’un capitalisme décrété comme moribond dès 1848 !

J’ai beaucoup aimé les cordonniers. Dès 1794 à Montauban les sans-culottes avaient pour dirigeants des cordonniers. Parfois, leurs enfants animèrent la Montagne de 1848. En 1920, toujours à Montauban, le dirigeant communiste de poids (et conseiller municipal), André Gros, était un cordonnier et c’est quand j’ai eu le plaisir de demander à son fils, «pourquoi le cordonnier ?» que j’ai eu la réponse : parce que son échoppe c’était la place publique ! C’était vrai aussi pour le menuisier ou le forgeron mais de tels métiers faisaient plus de bruit que le cordonnier. Chez André Gros, il y avait une dizaine de places pour s’asseoir et tout en travaillant, de simples passants pouvaient s’arrêter pour discuter. La mort des cordonniers qui ne fut donc pas qu’une question économique mais bien politique, n’a pas conduit à la mort des chaussures. Au contraire !

Depuis les années 68 ce ne sont pas seulement les cordonniers qui ont été éliminés du paysage mais tout ce qu’on appelle «la vieille France» et la nouvelle n’est plus fondamentalement celle de la gauche ou de la droite mais celle, au sommet, d’une union gauche-droite (à la base la question est différente) ! Toutes les grandes victoires de la gauche (retraites, congés, sécurité sociale, service publics, éducation, laïcité) sont antérieures à 1968. Depuis il y a eu sur cette lancée quelques améliorations que Jean-Paul Nunzi pointe avec intérêt, quelques compléments grâce au passage au pouvoir du PS mais rien de majeur sauf peut-être la formation continue. Donc la gauche s’est plutôt donnée comme mission : la défense des droits acquis !

D’une gauche à l’offensive, direction, une gauche sur la défensive ! Telle est la mutation qui fait que le tableau de Nunzi évoque une société qui n’existe plus et où la politique est devenue un décor, l’économie prenant en main nos destinées et Macron a achevé cette transformation de l’Etat, en entreprise (pas seulement par le personnel politique qui l’entoure). Si Pompidou et Macron viennent de la même banque ils ne viennent pas du même monde.

Donc, pour être concret, prenons le cas de la santé qui me tient à cœur comme à Jean-Paul Nunzi. Il termine ainsi ce chapitre : « L’essentiel de notre système de soins mérite d’être maintenu et développé ; ce qui implique nécessairement des moyens supplémentaires.»

Phrase typique du livre : il faudrait reprendre le développement de ce qui a existé. Or c’est impossible ! Ce qui ne signifie en rien qu’il faille baisser les bras mais l’heure est à la mise en route d’une nouvelle stratégie. La grande question de la marchandisation de la santé fait que demain c’est Google qui en sera au cœur, et rien ne peut arrêter ce processus sauf à revendiquer autre chose que les moyens en plus : le contrôle politique de Google. Mais comment ? Toute la question d’aujourd’hui est là quand on se souvient que la politique doit anticiper. Aujourd’hui je lis dans les documents du PCF qu’on parle de «révolution numérique». Dès 1984 Paul Boccara avait souhaité sans succès que le PCF passe d’une analyse sociale centrée sur la «révolution scientifique et technique» à celle centrée sur la «révolution informationnelle». Par la force des réalités les analyses ont évoluées mais toujours en retard d’une mutation du capitalisme !

A la mort des cordonniers aucune lutte n’aurait permis leur survie, ce qui ne signifie en aucun cas que toute lutte devenait inutile !

Peut-être me faut-il en conclusion prendre trois exemples.

Dans le tableau brossé de l’histoire de la gauche il manque l’histoire des luttes des femmes. Pourquoi la France est-elle le dernier pays avancé à avoir donné le droit de vote aux femmes ? Pourquoi la gauche française a-t-elle traîné ce boulet ? (ajoutons qu'en 1945, ce droit n'a pas été donné aux femmes d'origine algérienne). Ce n’est pas seulement dans la dernière période que la gauche a dérivé mais tout au long de son histoire aussi, pour faire face au monde d’aujourd’hui, je préfère l’histoire des échecs de la gauche : en 1799, en 1832, en 1851, en 1871, en 1914, en 1939, en 1958. Cette histoire là ne vise pas à faire oublier les succès dont le livre de Nunzi rend compte soigneusement et sur ce point il est si pédagogique qu’il mérite d’être mis dans le plus grand nombre de mains, mais par les échecs réels (la fin de cordonniers n’est pas un échec) on peut ainsi vérifier que la société capitaliste a autant bénéficié des victoires de la gauche que le peuple lui-même. Avec les congés payés il a été possible de créer la première industrie du pays : le tourisme !

L’écologie : elle vient se raccrocher à la fin du livre au chapitre de l’évasion fiscale. Exemple évident du changement de monde : dans ce cas l’incapacité de la gauche (malgré des mises en garde tout au long de son histoire) à prendre en charge cette revendication a permis au système la mise en place d’un capitalisme vert qui, en retour, induit dans les classes populaires une méfiance envers l’écologie !

La laïcité : Nous avons droit au passage classique sur la loi de 1905 (rappelons ici qu'elle n'a pas été apppliquée en Algérie où les imams ont été payés par l'Etat jusqu'à l'indépendance). Pour moi, toutes les références à la dite loi relèvent du discours d’enterrement ! Pas de contre-sens : je suis attaché à la loi (qui a subi bien des modifications depuis 1905 !) mais la laïcité la déborde largement !

La laïcité est une notion très populaire car elle touche nos vies au plus près (par l’état civil par exemple) or, face à la mutation sociale, la gauche comme la droite, au lieu de la relancer sur la planète 2018, a bricolé la laïcité. Le FN s’en est emparé et ceux qui l’ont oublié viennent ensuite dire que puisque le Fn s’en est emparé… Aujourd’hui l’heure devrait être à imposer des lois nouvelles, sur une télé laïque par exemple, sur une mort laïque. Le retour de religions ne s’explique que par l’endormissement de la gauche sur ses lauriers.

 Telle est ma lecture d’un livre qui incite à ce besoin important : revoir l’histoire de la gauche en France. Ceci étant, je suis de ceux qui travaillent tout autant au suivi en France des opposants à la gauche.

J-P Nunzi évoque à un moment cette évolution qui fait que des hommes politiques de gauche, dépassés sur leur gauche, se sont retrouvés à droite. Le radicalisme puis le radicalisme socialiste puis les socialistes puis les communistes et ensuite… les gauchistes mais qui sont restés marginaux. Longtemps je me suis demandé pourquoi cette rupture et j’ai compris le jour où j’ai mesuré, suite à la lecture de Michel Clouscard, que c’est le capitalisme lui-même qui avait doublé la gauche… sur sa gauche ! (avec la complicité de tant de membres de la gauche quand je pense à Robert Hue transformé en soutien de Macron !) Nous pouvons puiser dans le passé l’énergie des révolutions futures en sachant qu’il faut en renverser le sens ! J-P Damaggio