La question est éternelle : quel rapport entre mouvement social et mouvement politique ? Je ne vais pas l’aborder sous l’angle théorique mais avec seulement quelques exemples concrets.

1 ) Là aussi le tournant de 68 est important. Une tradition veut qu’on enfile les perles : 1936, 1945, 1968 etc. or 68 est le contraire de 36 ! Rappelons qu’en 36 c’est une victoire électorale qui a donné l’élan pour une lutte sociale, alors qu’en 68 une lutte sociale a donné le contraire sur le plan électoral. Je viens d’achever une longue étude visant à analyser le mouvement social sous l’angle du mouvement électoral. 68 met un terme à ce qu’il est convenu d’appeler «la courroie de transmission». Jusque là la CGT était fortement liée au PCF et du côté social démocrate si nous n’étions pas dans le cas anglais où les syndicats étaient une part du parti travailliste, il est apparu que la SFIO était à la remorque de la lutte sociale. Bref, petit à petit luttes sociales et moment électoral vont être déconnectés.

2 ) En 1986 j’étais instituteur et j’ai donc participé à l’importante lutte sociale de l’année. Chirac avait lancé le projet de maître-directeur et sans l’imaginer un instant, il soulève les instits. Ce soulèvement sera conduit surtout par une coordination, le SNI-Pegc a suivi tant bien que mal. La phase coordination aurait pu relancer le syndicalisme mais il n’en fut rien sauf plus tard avec la création de SUD du côté de La Poste, du côté de la SNCF puis dans quelques autres secteurs. La question du débouché politique était sans intérêt et cette lutte qui finalement a été victorieuse n’a joué aucun rôle politique même si en 1988 Mitterrand l’emporte.

3 ) Encore contre Chirac, ce fut la lutte de 1995 où les cheminots ont été en pointe. Un des responsables cheminots m’avoua dans une manif que si l’éducation nationale n’entrait pas dans la lutte c’était cuit. Finalement avec le nouveau syndicat et la nouvelle fédération de la FSU, ce fut une demi-victoire. Est-ce qu’en 1997 la gauche a gagné suite à ce mouvement ? Ce qui est sûr c’est que la victoire de la gauche a d’abord été un «cadeau» de Chirac qui a dissout l’Assemblée.

4 ) En 2003 ce fut encore contre Chirac, au sujet de la loi sur les retraites, que dans l’éducation nationale se développa un mouvement sans précédent (j’en ai fait un livre tellement j’ai été sidéré). Un très grand nombre d’acteurs du comité de grève étaient nouveaux dans l'action. Ils participèrent puis disparurent de la vie syndicale après l’échec. Pouvait-on espérer un débouché politique ? Non et il n’y en a pas eue vu la victoire ensuite de Sarkozy.

5 ) Avec l’arrivée d’Hollande, on a assisté à cet autre mouvement original : les manifs contre le mariage pour tous. Là aussi des milliers et des milliers de manifestants mais sans succès.

 Avec les gilets jaunes la question se pose dans un contexte radicalement différent.

1 ) D’abord n’oublions pas l’échec des cheminots et la lutte au sujet du code du travail qui n’est que la suite historique de tous les échecs syndicaux précédents. Mais où avez-vous lu des analyses pour comprendre de tels échecs et la façon d’y remédier ? Je l’ai vérifié cent fois : alors que les syndicats devraient être des vecteurs de mobilisation, ils suscitent le découragement, sauf de ceux qui acceptent la tenue de la journée de grève traditionnelle sans lendemain.

2 ) Le thème de la révolte (contre la hausse des carburants) n’entre pas dans les thèmes classiques mais les englobe. Rappelons le point de départ : une pétition lancée le 29/05/2018 par Priscillia Ludosky pour dénoncer la hausse des prix du carburant qui selon le gouvernement est nécessaire à la transition écologique MAIS SURTOUT pour dénoncer le faux argument écologique avancé pour justifier cette sur-taxation. En pleine grève des cheminots et le fait est resté sans lien avec elle ! Le mouvement syndical lutte pour l’augmentation des salaires, pas contre les taxes. L’augmentation des salaires c’est prendre au patronat la part de la plus-value qu’il doit aux salariés.

3 ) Les moyens de la mobilisation ne reposent pas sur des structures classiques avec des membres affichés et des syndicats servant de guide. François Ruffin le dit simplement : « Ce sont des messages sur Facebook qui m’ont fait réagir, au départ. Genre : « Le 17, ce sera sans moi ! Pas avec les fachos ! » Des camarades de la CGT, de SUD, qui postaient ça. Et ça me semblait une cata. Eux poursuivaient : « Où ils étaient, les gilets jaunes, quand on manifestait contre la loi travail? Pour les retraites ? Pour les salaires ? Y a rien de plus important que le gasoil ? »  Aie aie aie, ça sentait le snobisme de gauche, qui a raison avant le peuple, sans le peuple… »

4 ) A partir de là, d’un côté François Ruffin a indiqué clairement sa participation aux côtés des gilets et jaunes, et d’autres ont répété : attention l’extrême-droite va tirer les marrons du feu ! Une crainte qui n’est pas injustifiée quand on se souvient que Marine Le Pen est arrivée en deuxième place à l’élection présidentielle, qu’en Europe l’extrême-droite a le vent en poupe et que le thème des «automobilistes» est souvent exploité par cette mouvance. Sauf que, la question posée, le refus des taxes, est-elle légitime ou pas ? Si elle est légitime la question de la traduction politique arrive ensuite et il appartiendra à chacun, au moment de la campagne électorale d’agir en conséquence. D’autant que ce n’est pas seulement l’extrême-droite qui peut tirer les bénéfices. Les enquêtes indiquent que l’électorat de droite est aussi largement mobilisé, mais au sein de la «gauche» on préfère brandir l’épouvantail FN.... sans le moindre succès !. En effet, il n’est pas inutile de rappeler que si le FN est à environ 25% de l’électorat, les gilets jaunes n’y sont pour rien. Pourquoi leur faire porter le chapeau d’un fait dont ils ne sont pas responsables ? Parce qu’une fois de plus les victimes sont les coupables ?

5 ) La référence à l’extrême-droite a sa légitimité mais en même temps le mouvement fonctionne inversement aux pratiques classiques de l’extrême-droite ! L’extrême-droite a la culture du chef et une organisation pyramidale, alors qu’avec les gilets jaunes on est plutôt dans l’exact contraire avec un mouvement aux airs anarchistes sans les thèmes anarchistes  !

6 ) L’effet Facebook. On en a parlé pour la révolution en Tunisie et j’ai douté du phénomène car en fait je n’en comprenais pas sa nature n’étant pas un utilisateur. Facebook relance automatiquement ceux qui sont connectés à un groupe. Facebook articule l’effet individuel et l’effet collectif ! Je prends un exemple : sur le blog des gilets de Montauban une dame peut écrire qu’elle s’étonne qu’un mouvement qui s’insurge contre la misère, puisse bloquer le black Friday qui permet justement d’avoir des produits à prix cassés ! Chacun peut se sentir partie prenante en affirmant aussi sa singularité ! Le mot de cette dame a été renvoyé à tous les affiliés au groupe, car ce groupe a décidé que tout message est renvoyé à tous, sans avoir besoin d’aller chercher l’info. On est donc face à un système ultra rapide, ultra efficace et où tous sont reconnus pour ce qu’ils sont ! En face les structures syndicales sont extrêmement lourdes, et peu conviviales !

7 ) Oui mais Facebook produit de l’éphémère ! Or l’histoire démontre que tout mouvement social est éphémère, alors que le moment politique est routinier puisque la politique a horreur du vide. Quand les gilets jaunes entreront à la maison, aucune structure ne pourra continuer la lutte. Le paradoxe fait qu’aujourd’hui… c’est un encouragement à la lutte car aucun drapeau ne tente de tirer la couverture à lui. Le gilet jaune est donc à la fois contre tout parti, et l’éventuel parti de tous ! D’où l’importance plus grande encore du débouché politique puisque c’est seulement là que chacun pourra faire ses comptes.

8 ) En conclusion je note que le débouché politique peut être seulement de trois ordres : l’extrême-droite, la droite, et France insoumise. Or la division traverse les trois alternatives : au sein du FN, il y a la dissidence Philippot et la lutte entre Marine et Marion, au sein de la droite il y a ceux qui s’accrochent au wagon Macron et ceux qui croient encore en Wauquiez, et pour France insoumise les gilets jaunes ont aussi provoqué des divisions que j’ai pu vérifier de l’intérieur.

Parmi les multiples contradictions qui font la vie des gilets jaunes, il y a toujours celle-ci : d’un côté le slogan le plus entendu est «Macron démission» et de l’autre il n’y a aucun souci du débouché politique ! A moins que, l’expérience aidant, au fil des mois nous assistions à la naissance du parti des gilets jaunes ? Comme les Italiens virent la naissance du Mouvement Cinq étoiles ? Sauf qu’une fois de plus, là-bas, le mouvement est né d’un chef (Beppe Grillo qui a disparu depuis) or, tout chef est nié par les gilets jaunes. A Montauban nous avons Franck Buhler connu pour une vidéo qui a eu des millions de vues et qui pourrait être chef (sur ce point les médias dominants sont restés prudents). Dans une déclaration le NPA l’a utilisé comme repoussoir en tant que «militant d’extrême-droite» (il est membre de Debout La France) et qui cependant n’est, en aucun cas, animateur du mouvement local. A suivre. J-P Damaggio