Les_gilets_jaunes_et_Noiriel

 Après une étude rapide de la comparaison des filets jaunes avec le poujadisme, voici à présent la question des jacqueries d’avant la Révolution. L’historien Gérard Noiriel auteur de l’Histoire populaire de la France a souhaité répondre sur Le Monde, à Zemmour se gargarisant un peu trop du terme (article du 20 novembre avec le lien ci-dessus). Gérard Noiriel indique : «En me fiant aux multiples reportages diffusés par les médias sur les gilets jaunes, j’ai noté plusieurs éléments qui illustrent cette permanence.» Les permanences entre jacques et gilets concernent la spontanéité, le refus des taxes. Cependant dans une deuxième partie il indique : «Néanmoins, ces similitudes entre des luttes sociales de différentes époques masquent de profondes différences.»

La première différence est importante : les jacques étaient le fait d’une couche sociale pauvre bien déterminée, mais Noiriel se trompe quand il écrit : «La grande majorité des individus qui ont participé aux blocages de samedi dernier ne font pas partie des milieux les plus défavorisés de la société.» Les bloqueurs sont interclassistes avec une forte présence des gueux !

Il ajoute : «La deuxième différence, et c’est à mes yeux la plus importante, concerne la coordination de l’action.» Et là, à mon avis, est le point capital du sujet. Les jacqueries étaient locales (le roi pouvait donc les mater les unes après es autres) alors que d’emblée le mouvement des gilets jaunes est national. Noiriel étant très sensible à la question nationale, pas surprenant qu’il pointe d’abord cette différence d’échelle.

Noiriel va à la fois révéler qu’il est prisonnier du discours dominant (en me fiant aux multiples reportages dit-il) tout en faisant de multiples efforts pour chercher les vraies questions.

Il écrit : «Au total, la journée d’action a réuni moins de 300 000 personnes…» Un mensonge grossier du pouvoir d’autant plus facile à formule qu’aucune organisation nationale viendra le contester ! Le préfet de mon département a dit 2000 personnes et si on garde l’échelle on arrive au moins à 600 000 à supposer qu’il n’y a pas de minimisation locale. En fait il y avait un million de gens dans les rassemblements !

Par contre il pointe une question majeure : «Les journalistes mettent constamment en avant ces «réseaux sociaux» pour masquer le rôle qu’ils jouent eux-mêmes dans la construction de l’action publique.»

Observation qu’il complète ainsi : «pourquoi des chaînes privées dont le capital appartient à une poignée de milliardaires sont-elles amenées aujourd’hui à encourager ce genre de mouvement populaire ?»

Pour répondre Noiriel suggère de comparer le traitement par les chaînes d’info, des grèves des cheminots et des luttes des gilets jaunes. Sur ce point je suis totalement d’accord, les grands médias cherchent de plus en plus à devenir le pouvoir lui-même ! Il écrit une étude sur ce point à patir du cas Sylvia Zappi sur Le Monde autour des années 2005-2007 !

En soutenant partiellement les gilets jaunes les grands médias contribuent à la destruction des corps intermédiaires cher à Emmanuel Macron afin de devenir, eux-mêmes ceux qui désignent les candidats à l’élection présidentielle par exemple. Le jour où les grands médias tourneront leurs caméras ailleurs alors il n’y aura plus de gilets jaunes. D’ou son propos :

«Etant donné le rôle crucial que jouent désormais les grands médias dans la popularisation d’un conflit social, ceux qui les dirigent savent bien qu’ils pourront siffler la fin de la récréation dès qu’ils le jugeront nécessaire, c’est-à-dire dès que l’audimat exigera qu’ils changent de cheval pour rester à la pointe de «l’actualité». Un tel mouvement est en effet voué à l’échec car ceux qui l’animent sont privés de toute tradition de lutte autonome, de toute expérience militante.»

Oui au départ mais non pour les conclusions, et Noiriel devint totalement ridicule quand il écrit : «Même si ce n’est sans doute pas voulu, le choix de la couleur jaune pour symboliser le mouvement (à la place du rouge) et de la Marseillaise (à la place de l’Internationale) rappelle malheureusement la tradition des «jaunes», terme qui a désigné pendant longtemps les syndicats à la solde du patronat.»

Inversement Jean-Claude Michéa fera observer que le choix, non pas du jaune, mais du gilet, témoigne du génie populaire. Et c’est ce coup de génie qu’il faudrait analyser !

Tout au long de son article Noiriel oublie la popularité considérable du mouvement qui n’était pas celle de la lutte des cheminots, ces derniers étant plutôt prêt à défendre leur statut que l’intérêt général (même si je considère que leur statut est d’intérêt général). Et Noiriel fera un clin d’œil à la lutte des vignerons en 1907. Juste une parenthèse sur laquelle je reviendrai.

En fait, je considère que depuis 1968 nous sommes entrés dans une nouvelle ère historique, une nouvelle révolution sociale est là, même si politiquement ce n’est pas très visible pour le combat émancipateur, donc toute comparaison avec le passé est pour une part utile (nous sommes toujours avec des dominés face aux dominants) mais pour une part NUISIBLE car tout comme les grands médias utilisent les réseaux sociaux pour masquer leur pouvoir grandissant, les références au passé masquent l’analyse concrète de la situation concrète chère à tout matérialiste digne de ce nom.

Je connais des historiens du long terme qui prétendent qu’en fait la Révolution française a changé seulement la façade, on serait passé des paroisses au communes (pour prendre un exemple). Quand d’autres pensent exactement le contraire. Noiriel dans son article pense aux similitudes et différences avec les jacques, quand il faudrait se pencher sur la rupture entre le mouvement des rouges (après le face à face entre les bleus et les blancs) et les mouvements de demain car je termine par ce point d’accord avec lui : «L’histoire montre pourtant qu’une lutte populaire n’est jamais complètement vaine, même quand elle est réprimée.» J-P Damaggio