Depuis huit ans une lutte populaire se déroule contre le tout LGV à laquelle je participe et qui nous a appris beaucoup sur l’état de notre société dans les domaines les plus divers. J’appelle «lutte populaire» une lutte sans le moindre appui politique ou syndical qui a rassemblé assez de monde pour obtenir quelques victoires. Il s’agit du projet LGV Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Hendaye (GPSO). La mobilisation ayant été la plus forte au Pays basque, le tronçon Dax-Hendaye a été le premier à être abandonné. Pour le Tarn-et-Garonne, malgré les limites de l’association en faveur d’une alternative à la LGV, nous avons rassemblé des centaines de personnes. Pendant l’enquête d’utilité publique nous avons obtenu la tenue d’une réunion publique à Bressols qui n’était pas prévue, et où, avec un maire pro-LGV comme personne, ce sont cinq cents personnes au moins qui sont venues dire leur colère. Et à a surprise générale nous avons obtenu des commissaires enquêteurs un avis défavorable.

Dans cette lutte, à part quelques individualités, les syndicats de cheminots ont été totalement absents. Par contre, ils sont sortis du bois quand la Région occitanie a lancé des Etats Généraux du rail pour voler au secours de la présidente et de son vice-président communiste, en tenant des propos en faveur de la LGV aussi bien à Castelsarrasin qu’à Montauban.

En fait toutes les directions syndicales (même si à Sud Rail il y a eu des voix discordantes) soutiennent le principe du tout LGV et l’expérience la plus probante s’est déroulée à Limoges. Une association défendant le POLT mais refusant de condamner clairement le tout LGV (pou faire unitaire), a proposé une réunion en présence du dirigeant de la CGT cheminot et, pour ne pas le heurter, l’appel final a tenté d’éviter la condamnation de la LGV Poitiers-Limoges. La salle nombreuse a refusé.

Ce rappel schématique vise à indiquer la coupure entre syndicats de cheminots et citoyens est forte et tient à deux choses :

-l’esprit de boutique fait que la stratégie de la SNCF n’est pas remise en cause, la LGV en étant le fleuron.

-les directions syndicales se sont mises à regrouper surtout les hautes classes de la SNCF (avec une différence à Sud Rail).

A partir de là, la grève de la SNCF m’est apparue comme une défaite annoncée ce que je me suis gardé d’écrire pour ne pas être accusé de soutien de Macron. Une défaite d’autant plus annoncée qu’au nom du maintien de l’union syndicale entre dirigeants, le programme d’action a été corseté au sommet, sans laisser d’initiatives aux assemblées générales de la base. Elle est apparue comme la défense du seul intérêt particulier du statut du cheminot. Je suis de ceux qui pensent que la défense du statut est d’intérêt général mais pour le faire comprendre encore aurait-il fallu depuis 1995 que les cheminots se soient mobilisés globalement. Oui, ils se sont mobilisés par défendre le fret (point crucial des opposants au tout LGV tueur du fret) mais sans chercher vraiment à mobiliser les citoyens. Avez-vous entendu un dirigeant syndical dire et répéter que la SNCF est le premier transporteur routier de France ?

 

Le combat des gilets jaunes a pris une tournure exactement opposé à la grève des cheminots. Sa force n’est pas venue d’une unité syndicale factice, mais d’un engagement à la base et sur un thème qui a réussi à unir les citoyens. Et je l’indique tout de suite : ce combat a été victorieux, les taxes en point de départ ont été abandonnées pour 2019, alors que l’échec des cheminots avait laissé entendre que Macron ne reculerait jamais.

Bien sûr, avec les gilets jaunes je considère qu’il n’a pas assez reculé au vu du mouvement déclenché mais ne réduisons pas à rien les pas en avant réalisés. Les reculs de Macon n’ont pas à être traités de miettes, mais de point d’appui pour aller plus loin !

Sans l’avoir programmé les gilets jaunes ont compris qu’une lutte sociale à partir d’un instrument indispensable (la voiture) pouvait unir largement et mobiliser sérieusement.

C’est ainsi qu’à Montauban, le 1er décembre, malgré une CGT locale à l’offensive en produisant un appel unitaire, elle a rassemblé 200 personnes, quand les gilets jaunes avec un appel la veille en ont rassemblées 2000. Pourtant, j’entends hier à la télé une dirigeante syndicale CGT se faisant une joie d’avoir apporté ses lumières aux gilets jaunes, en permettant que de les revendications de départ s’élargissent jusqu’au SMIC par exemple. Or la revendication importe moins que le mouvement ! Depuis des décennies des partis politiques revendiquent l’augmentation du SMIC sans pour autant gagner massivement un électorat car instinctivement chacun sait que sans mouvement populaire rien n’est possible. Avec les gilets jaunes le mouvement populaire est là et c’est lui qui fait évoluer les thèmes de l’action à partir du moment où l’étincelle qui a mis le feu au poudre a été éteinte par le pouvoir. Par exemple la revendication du référendum d’initiative citoyenne s’est propagée or ce n’est pas une revendication du champ syndical car les gilets jaunes sortent des cadres établis.

Il n’y a pas eu besoin des gilets jaunes pour constater l’échec du syndicalisme mais on aurait pu penser qu’à la lumière des gilets jaunes les directions syndicales se seraient sentis obligés d’y réfléchir.

Seuls quatre dirigeants ont osé ce constat : «Les «gilets jaunes» sont aussi le produit d’une succession d’échecs du mouvement social. Ces échecs se sont accentués depuis la bataille de 2010 sur les retraites jusqu’à celle sur les lois Travail ou la SNCF, et ont des raisons stratégiques toutes liées à l’incapacité de se refonder sur les plans politique, organisationnel, idéologique, après la guerre froide, la mondialisation financière et le refus de tout compromis social par les classes dirigeantes. Nous sommes tous comptables, militants et responsables de la gauche politique, syndicale et associative, de ces échecs.»

Mais ils ne disent pas comment sortir de l’épreuve. Et ce n’est pas avec des dirigeants faisant la leçon aux gilets jaunes qu’on en sortira ! Je viens d’écouter un militant de l’usine Ford à Blanquefort qui, apprennant la fermeture de son usine dit : «On peut être pour ou contre les gilets jaunes mais peut-être est-ce le moyen d’agir.» Bien sûr que c’est le moyen d’agir.

Le syndicalisme est né sur deux jambes, le métier et la solidarité locale avec les Bourses du travail. Les syndicats de métier ont pris le dessus. J’ai eu le déplaisir de militer ma vie durant dans le syndicat des instituteurs n’ayant en charge que les questions d’instit. Un ami peut m’indiquer que je pouvais adhérer au syndicat des enseignants au sein de la CGT mais son absence d’ancrage dans la profession le rendait inutile.

C’est vrai, au sein des gilets jaunes les contradictions sont telles que leur pérennité est douteuse pourtant c’est le seul moyen pour mettre en place les contre-pouvoirs de demain qui pourraient revenir au principe des Bourse du travail (mais c’est là l’objet d’un autre article).

J-P Damaggio