Régine Detambel

Quand j’ai rencontré Noël Arnaud autour de 1994, il ne cessait de faire les éloges d’une jeune femme Régine Detambel qui me semble-t-il venait de faire la Une d’un nouveau magazine : Le Matricule des anges (il va me falloir vérifier). J’ai voulu aller voir où en était cette artiste aujourd’hui car je ne la connais pas. Même si elle est allé plus loin que l’Oulipo, elle n’a pas oublié Noël Arnaud qu’elle présente sur son site internet.

Une façon d’ouvrir ici le dossier Noël Arnaud et l’oulipo. J-P Damaggio

 

Sur Noël ARNAUD part Régin Detambel

Le premier livre de Noël Arnaud, Président de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle), est paru en 1940 aux Editions des Réverbères et s’appelait Semis sur le Ciel. Vers une sexualisation de l’Alphabet, l’un de ses derniers ouvrages — il publie ces derniers temps à un rythme assez soutenu — est paru en 1996 aux Editions du Limon. C’est ainsi que depuis cinquante-sept ans la bibliographie de Noël Arnaud n’en finit pas de s’enrichir. J’oubliais de poser sur le dessus de la pile sa revue mensuelle au nom baptismal de La Dragée Haute. Noël Arnaud s’inscrit tout entier dans son oeuvre et l’on est surpris de voir à quel point le personnage, farceur, Encyclopédie des Farces et Attrapes et des Mystifications (avec François Caradec), compagnon des artistes de ce siècle, La religion et la morale de Francis Picabia, ami des auteurs qu’on disait alors scandaleux et dont le lectorat ne s’annonçait certes pas scolaire, Les Vies parallèles de Boris Vian, Alfred Jarry d’Ubu Roi au Docteur Faustroll, Le Dossier de l’Affaire « J’irai cracher sur vos tombes », oulipien et chercheur, Souvenirs d’un Vieil Oulipien, Gérard Genette et l’Oulipo ou L’Oecuménisme de Raymond Queneau, est admirablement silhouetté, et même croqué, par ses propres titres. 

Les petits à-côtés de Noël Arnaud coïncident parfaitement avec les petits à-côtés de l’Oulipo. Rappelons qu’au septième jour — qui était le 24 novembre 1960 — il y eut l’Oulipo, fondé par Raymond Queneau et François Le Lionnais. La définition de l’Oulipo, donnée par Raymond Queneau était la suivante : « Le mot « potentiel » porte sur la nature même de la littérature, c’est-à-dire qu’au fond, il s’agit peut-être moins de littérature proprement dite que de fournir des formes au bon usage qu’on peut faire de la littérature. Nous appelons littérature la recherche de formes, de structures nouvelles et qui pourront être utilisées par les écrivains de la façon qui leur plaira. » Depuis, et suivant ces principes, sont nés les petits à-côtés de l’Oulipo. Car il existe déjà à ce jour une certaine quantité d’Ou-x-po : l’Ouvroir de Peinture Potentielle (Oupeinpo), l’Ouvroir de Littérature Policière Potentielle (Oulipopo), l’Ouvroir de Cuisine Potentielle (Oucuipo), l’Ouvroir de Tragicomédie Potentielle (Outrapo), l’Ouvroir d’Histoire Potentielle (Ouhispo), l’Ouvroir de la Bande Dessinée Potentielle (Oubapo), l’Ouvroir de Marionnette Potentielle (Oumapo), l’Ouvroir de Photographie Potentielle (Ouphopo), l’Ouvroir de Cinéma Potentiel (Oucinépo), l’Ouvroir de Musique Potentielle (Oumupo) et enfin, enfin l’Ouvroir de Cuisine Potentielle (Oucuipo) dont Noël Arnaud est le « président par intérim définitif. »
Et c’est précisément dans l’Oucuipo que j’ai choisi les petits à-côtés du président de l’Oulipo. En 1968, Noël Arnaud avait déjà publié, aux Editions Jean-Jacques Pauvert, La Langue verte et la Cuite, sous titrée Etude gastrophonique sur la marmythologie musiculinaire « [qui] rend hommage à celui qui, le premier, a pressenti les relations intimes de la langue, en tant qu’organe gustatif, et du chant, en tant qu’expression de la jouissance gastronomique, notre maître Claude Lévi-Strauss. » Expert en gastronomie, connaissant par coeur les grands dictionnaires de cuisine (l’Alexandre Dumas, le Jules Gouffé, le Pellaprat…), conscient que l’oenologie est une branche fondamentale de l’Oucuipo, Noël Arnaud vient de publier, aux Editions Plein Chant, D’une Théorie Culinaire dont voici, en guise d’amuse-bec, un savoureux extrait.
« Observez que beaucoup de dénominations de plats, sans les orner pour la circonstance, en appellent à l’érotisme, voire à la pornographie. Ainsi l’ouille qui fut un potage. Madame de Maintenon (ex-Scarron) parlait dans ses lettres de l’ouille au pot, il est par conséquent légitime de désigner ce potage par : les ouilles au pot de Mme de Maintenon. Il existe l’Arche barbue, très évocatrice (c’est un coquillage), le Baba, la Queue de boeuf en hochepot, la Barbe de bouc (qui est un légume du genre asperge), le Barbeau à la matelote marinière. Il est des légumes dont le nom seul fait frémir, entre autres le Bacile, appelé parfois Bacile de Normandie : c’est sur les côtes normandes qu’on le cueille, on le confit au vinaigre et on le mange comme des cornichons. Un potage terrorisant, qui évoque l’Ogre du Petit Poucet et le hachoir ou la moulinette à bébés de Jean-Christophe Averty : la Bisque de pouparts. Certains mets réclament un accompagnement, nous pensons à cet excellent zoziau : le bec-figue, il va sans dire que la recette prescrite est le bec-figue aux figues. Or vous n’ignorez pas la signification de la figue pour les Italiens. Un gâteau dauphinois : la pogne de Romans ne se comprend qu’en pogne de Romans cochons. La Bordelière désigne un poisson de rivière ou de lac. Vous plongez — en vue d’un S+n — dans le Dictionnaire du français argotique et populaire de notre collègue oulipien François Caradec, et vous complétez la Bordelière, vous dites : la bordelière à Madame. »  (Noël Arnaud, D’une Théorie Culinaire suivi des Adevinailles, 30 pages, 36 F, Editions Plein Chant)

Lorsque j’ai demandé à Noël Arnaud ce que signifiaient pour lui les petits à-côtés, il m’a donné cette réponse, pleine et passionnante : « L’à-côté est l’oeuvre même. Je joue dans un théâtre à côté. Ainsi nommait-on à la fin du XIXe siècle les salles fonctionnant à peu près sous la forme d’une association ou d’un club avec des adhérents et un vaste public d’invités gratuits et partisans. Les théâtres à côté subissaient une surveillance policière sévère ; la censure qu’ils espéraient enfreindre de par leur statut se traduisait souvent par l’interdiction et la fermeture pure et simple. Le Théâtre de l’Oeuvre, fondé sous le nom de Théâtre d’Art par un Paul Fort de 18 ans, et repris par Lugné-Poe était le modèle type du théâtre à côté. Il créa dans un tumulte soigneusement entretenu l’Ubu Roi de Jarry, après le Peer Gynt d’Ibsen et nombre de pièces à scandale comme Ames Solitaires de Gerhardt Hauptmann traduites par Alexandre Cohen qui valurent au Théâtre de l’Oeuvre l’interdiction par ordre de la PP (ou PPP : Préfecture de Police de Paris). Quand la pièce ne fournissait pas le motif d’un grand vacarme, on la faisait précéder d’une conférence provocatrice. Ces théâtres à côté, qu’on tenait à l’oeil, furent les rénovateurs du théâtre en France et firent connaître Maeterlinck (avec Pelleas et Mélisande), Charles Van Lerberghe, Tristan Bernard, Judith Cladel, Rachilde, Jean Lorrain, Oscar Wilde, etc. ; ils avaient pour décorateurs et costumiers des gens qui s’appelaient Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, Toulouse-Lautrec, Sérusier… Le nombre des amateurs d’art véritablement dramatique s’étant depuis l’année 96 du siècle précédent beaucoup amenuisé, mon théâtre à côté ne réunit plus que quatre-vingt-dix-neuf spectateurs devenus aphones à force de hurler. N’entendant plus aucun bruit, la PP nous laisse en P. L’à côté est l’oeuvre même. L’Oulipo l’a démontré après avoir essuyé les railleries des inintelligents. Mais je n’oublie pas, et l’Oulipo ne doit pas oublier l’avertissement de Jarry quant au risque encouru par les théâtres à côté de se trouver en quelques années « dans tout le mauvais sens réguliers, s’ils ne se souviennent que leur essence est non d’être mais de devenir. » »