Comme toujours chez Michéa la référence de départ s’appelle Orwell : «La double pensée est le pouvoir de garder à l’esprit simultanément deux croyances contradictoires, et de les accepter toutes les deux.»

La double pensée va perdre la gauche et dans la foulée l’extrême-gauche. Michéa a ainsi pu répondre à cette question : pourquoi, après cette généalogie qui a vu la «gauche» passer des républicains aux radicaux puis aux socialistes et enfin aux communistes et aux trotskistes, s’est-elle arrêtée là ? Longtemps les trotskistes ont répondu : parce que la bureaucratie stalinienne a empêché le peuple de venir à elle ! Sauf que la chute de l’URSS n’a rien changé à l’affaire. C’est vrai, après la participation du PCF au gouvernement Jospin (celui qui a le plus privatisé), la LCR a pu récupérer un électorat et se dire, un temps, qu’enfin son heure était venue avec la création du NPA. Mais non, le PCF a continué de s’effondrer et le NPA n’a pas récupéré les miettes !

Alors pourquoi cette rupture généalogique ? Car dès le départ il y avait deux gauches, la républicaine et la socialiste-communiste et la double pensée a commencé quand la socialiste-communiste s’est mise sous la coupe du radicalisme. Comme là n’est pas mon sujet du jour j’en arrive à cette conclusion simplifiée : la société libérale-libertaire devenue, conformément au développement du capitalisme plus «révolutionnaire» que la gauche, l’a contraint à cette double pensée : je dis que je suis la gauche et je fais la politique de la droite, et quant à l’extrême-gauche qui n’a pas de son côté assumé une part du pouvoir, elle a repris cependant les thèmes conduisant à une fausse opposition aux pouvoirs (en faisant du FN un parti fasciste comme repoussoir).

Voilà pourquoi la révolte des gilets jaunes a d’abord indisposé la gauche dans toutes ses variantes (d’où un texte signé par tous, le 14 novembre) : elle a rompu avec cette double pensée et a aussitôt été accusée d’être d’extrême droite ! Mais est-elle pour autant immunisée par la dite double pensée ? Non, où ça serait croire que les gilets jaunes sont extérieurs à la société dans laquelle ils se battent ! La double pensée n’est pas la tricherie que les dirigeants de la gauche utiliseraient pour masquer leurs dérives, car dans ce cas l’extrême-gauche en serait à l’abri, mais l’effet mal compris du fonctionnement capitaliste ! Dans une société libérale-libertaire, les uns ont appuyé un peu plus sur le côté libéral et les autres sur le côté libertaire (ici le mot libertaire n’a rien à voir avec le mot anarchiste) pour, au bout du compte, vivre dans le même moule.

Les gilets jaunes existent en tant que mouvement collectif matérialisé par le gilet, mais en même temps, il est traversé par la prédominance de l’individu issu des «réseaux sociaux» qui le font exister ! D’un côté c’est le refus des grands chefs, ce qui produit à la base la guerre des petits chefs, et le mouvement se heurte nécessairement à la difficile émergence d’un fonctionnement plus démocratique. Pour éviter et même contrer le fonctionnement social qu’ils combattent, ils ne veulent pas tomber dans les travers de la démocratie représentative, mais que faire d’autre ? La révolution russe avait trouvé la solution : les soviets partout. Puis les soviets sont devenus sous une autre forme et d'autres raisons, la marque d’une double pensée : le mot s’est retrouvé dans URSS mais plus dans la vie locale ! Pour ma part, je penche pour la proposition qu’on entend ici ou là, qui se met en place ici ou là, d’assemblée citoyenne. Toute structuration n’est pas, par nature, contraire à la démocratie, tout dépend de la forme prise. Entre la notion d’avant-garde «l’organisation décide de tout» et la notion sans avant-garde «l’organisation tue l’énergie du peuple», les gilets jaunes sont contraints pour durer (et c’est leur objectif) d’inventer un moyen terme dans l’univers du contre-pouvoir. Par exemple, pas question de produire des cahiers de doléances sans la garantie de leur prise en compte ! Et la garantie ça peut être quoi ?

J-P Damaggio