Guilluy

Au débat d'hier soir un ami a évoqué Christophe Guilluy et l’incompréhension de ses travaux venus des bonnes âmes de gauche qui l’ont renvoyé à l’extrême-droite. Que dans sa préface il fasse aussitôt référence à Michéa n’a rien de surprenant. Les nouvelles bastilles sont les métropoles par qui tous nos bonheurs doivent venir. A lutter depuis dix ans contre un projet de LGV qui est le symbole même de la métropolisation, je me retrouve tout à fait dans ses travaux. Je donne ici la préface à son dernier ouvrage publié en 2014 et réédité en poche en 2017 avec quelques commentaires entre parenthèses. J-P Damaggio

 LE CRÉPUSCULE DE LA FRANCE D'EN HAUT

Christophe Guilluy

PRÉFACE

Au son de la fanfare républicaine, la France a adopté toutes les normes économiques et sociétales de la mondialisation. D'« alternance unique[1]» en déni de démocratie (la farce référendaire de 2005), la France est devenue une société « américaine » comme les autres [je préfère dire nord-américaine et dans le cas présent une société à dominante nord-américaine], inégalitaire et multiculturelle. En quelques décennies, l'ordre mondialisé de la loi du marché s'est imposé. D'un modèle égalitaire [il y a bien écrit modèle et non société égalitaire], nous avons basculé en très peu de temps dans une société socialement inégalitaire et sous tensions identitaires. Ce basculement, désastreux pour les classes populaires, a provoqué un chaos social et culturel sans précédent. Un chaos couvert par le son de cette fanfare républicaine qui joue de plus en plus fort, mais aussi de plus en plus faux.

Comme dans l'ensemble des pays développés, le nouvel ordre économique n'a cessé de creuser les fractures sociales, territoriales et culturelles.

Comment un tel basculement a-t-il été possible ? Comment une classe dominante, par définition minuscule, a-t-elle pu imposer un modèle que personne, et surtout pas les classes populaires, n'avait choisi ? Comment, alors que la critique du « système » (des banques, de l'oligarchie, des riches) est omniprésente dans le débat intellectuel et politique, ce modèle a-t-il pu s'établir aussi facilement ?

En réalité, s'il y est parvenu, c'est d'abord parce qu'il est cautionné par une fraction importante de la société, constituée des gagnants de la mondialisation et de ceux qui en sont protégés [une fraction qui va bien au-delà du classique 1%]. Ce sont ces catégories, qui, sans être « riches » ni détenir le « capital », forment la « France d'en haut ». Sans elles, rien ne serait possible. Elles sont coresponsables des choix économiques et sociétaux qui plongent la majorité des classes populaires dans une nouvelle précarité. Elles valident une organisation territoriale, la métropolisation, qui participe à la relégation des plus modestes.

La mondialisation a en effet généré l'existence de nouvelles citadelles, les métropoles, où se concentre une nouvelle bourgeoisie qui capte l'essentiel des bienfaits du modèle mondialisé. Au nom de la société ouverte, elle accompagne et soutient ainsi les choix économiques et sociétaux de la classe dominante, dont la conséquence est de rejeter inéluctablement ceux dont le système économique n'a plus besoin dans les périphéries territoriales et culturelles.

Exclues du modèle mondialisé qui repose sur une division internationale du travail dans laquelle les classes populaires des pays développés (trop payées, trop protégées) n'ont plus leur place, les classes populaires se concentrent dans la «France périphérique», celle des petites villes, des villes moyennes et des territoires ruraux. De la France périphérique (celle du non à Maastricht et au référendum de 2005) à l'«Angleterre périphérique » (celle du Brexit) en passant par l'« Amérique périphérique » (celle de Trump) ou la « Suède périphérique », le modèle économique mondialisé produit partout la même contestation populaire.

C'est par ces périphéries que la France d'en haut est en train de perdre le contrôle. Maastricht a été le premier coup de semonce, le référendum de 2005, le deuxième. La déstabilisation ne viendra pas d'un hypothétique « grand soir », mais du lent processus de désaffiliation sociale et culturelle des classes populaires. De la classe politique au monde culturel et intellectuel en passant par les médias, l'ensemble de la classe dominante commence à redouter les conséquences du marronnage [terme fondamental chez Guilluy et qui fait réféfrence aux esclaves marrons, ceux qui fuyaient l'esclavage et constituaient un autre monde dans diverses périphéries] des classes populaires. Car il rend visible un conflit de classes, aux soubassements désormais sociaux et identitaires, et dont on a longtemps prétendu qu'il n'existait plus.



[1] L'expression est de Jean-Claude Michéa, L'Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007.