Panassié comedia

La Maison du crieur à Montauban vient de réaliser une magnifique expo qui nous permet de retrouver Hugues Panaissé. Il y a par exemple un exemplaire de la revue Comoedia qui publie un article de l'auteur qui né en 1912 à donc 23 ans et déjà une grande maitrise de son sujet. Lisez bien il célèbre déjà le guitariste Django Reinhardt (né en 1910) et le violoniste Stéphane Grappelli (né en 1908). 

Cette revue hebdomadaire devait avoir un lien proche avec la famille Panassié puisque les premières fiançailles du personnage y sont mentionnées en 1933. A suivre. JPD

 

Comoedia 11 mars 1935

Le saxophoniste Coleman Hawkins et le quintette du Hot-Club de France

Au lendemain de l'important concert de la Salle Rameau, dont nous avons déjà rendu compte, nous avons plaisir à publier ces impressions de M.Hugues Panassié, l'auteur du livre magistral : Le Jazz Hot. On sait que ce jeune écrivain s'est révélé d'emblée comme un critique de premier ordre et que son opinion fait loi en matière de musique et d'exécution «hot».

Coleman Hawkins, qui a donné son premier concert à Paris le23 février dernier, n'est pas seulement le meilleur saxophoniste «hot» du monde, c'est aussi le plus grand soliste «hot» actuel avec Louis Armstrong.

Le jazz hot avec les subtiles broderies mélodiques des improvisateurs, lesdélicats arrangements orchestraux, est une musique du type «intime», que l'on suivra généralement mieux dans les disques ou dans de petites pièces que dans l'énorme Salle Rameau. Néanmoins, le seul moyen de faire suffisamment connaître les principaux musiciens «hot» est de donner des concerts dans de vastes salles, et ceci explique pourquoi leHot Cub de France n'a pas reculé devant l'organisation à la Salle Rameau d'un concert de jazz hot dont le saxophoniste noir Hawkins devait être la vedette.

Le succès d'Hawkins a été considérable. Manifestement, il a plu au public. Mais sa prodigieuse imagination, son extraordinaire richesse d'invention mélodique qui se traduisaient dans les morceaux à rythme lent par les contours les plus gracieux, les plus ravissants et dans les morceaux rapides par une suite de phrases bondissantes d'une ingéniosité mélodique inouïe, passèrent à peu près inaperçus. Hawkins fut apprécié pour un autre aspect de son art : sa sonorité et sa technique de saxophoniste. A vrai dire, sa sonorité pourrait suffire à le faire considérer comme un phénomène. Cette sonorité, d'un volume, d'une rondeur, d'une puissance, d'une délicatesse également incroyables, certainement une des merveilles du monde. Jamais on n'entendit tirer de tels sons d'un saxophone ténor. L’immense Salle Rameau semblait être absorbée par cette sonorité de Titan.

Ajoutez à cela les intonations, les inflexions poignantes qu'Hawkins tire de son instrument, le vibrato si émouvant de ce musicien. Enfin une technique instrumentale parfaite: attaque d'une force et d'une mesure impressionnantes, connaissance de l'instrument si étendue que les phrases les plus compliquées ne sont plus qu'un jeu d'enfant. Voilà ce qui a surtout frappé le public. Regrettons seulement qu'on ait vu chez Hawkins le virtuose et presque pas le grand musicien créateur. Cela ne peut qu'accentuer le malentendu qui existe déjà sur le jazz hot, que l'on a tendance à considérer comme une suite de prouesses instrumentales, tout en restant insensible aux admirables développements mélodiques qui font la grandeur de cette musique.

Hawkins était accompagné par un orchestre formé de quelques-uns des meilleurs musiciens de jazz se trouvant actuellement à Paris: Arthur Briggs et Noël Chiboust (trompettes), Fletcher Allen, Peter Ducongé et Cass Me Cord(saxophones), Beck (contrebasse à cordes), Stokes(piano), et Billy Taylor, (batterie). Briggs, qui dirigeait l'orchestre, improvisa à plusieurs reprises de remarquables solos de trompette, ainsi que Noël Chiboust, qui est probablement le meilleur trompette «hot» français à l'heure actuelle. Au cours de ce concert, on eut également l'occasion de voir l'un des plus étonnants danseurs noirs d'Amérique, FreddieTaylor, un des rares qui sache parfaitement traduire en mouvements tout ce qu'exprime l'interprétation hot. Il dansa d'ailleurs sur une musique composée par lui-même (qu'il avait improvisée en chantant, un musicien, à côté de lui, transcrivant au fur et à mesure ce qu'il entendait), musique de très haute qualité. Enfin, à deux reprises, pendant cette soirée du 23février, on entendit un orchestre «hot» d'un genre spécial : le quintette à cordes du Hot Club de France. Pratiquement, on ne fait jamais du jazz uniquement sur des instruments à cordes. Renversant tous les préjugés, ce petit orchestre a montré que l'on pouvait obtenir des résultats merveilleux avec la formation la plus inattendue : un violon, trois guitares et une contrebasse à cordes. Autre préjugé démolit : il n'y a que les nègres qui puissent faire de la bonne musique de jazz. Les musiciens de ce quintette sont tous les cinq Français et personne n'oserait soutenir un seul instant que le rythme produit, les broderies improvisées souffrent de la comparaison que l'on pourrait faire avec les exécutions des meilleurs orchestres noirs. Et il ne s'agit pas de quelque chose de différent : c'est bien le même rythme vital, le même sang chaud qui circule partout. Deux grands solistes dans ce petit groupement : le guitariste Django Reinhardt et le violoniste Stéphane Grappelli qui sont tous deux comparables aux-meilleurs Américains et même supérieurs en général. Les musiciens de la section rythmique (les guitaristes Roger Chaput et Joseph Reinhardt, le contrebassiste Louis Vola, auxquels il faut ajouter Django Reinhardt lorsqu'il cesse de jouer en solo) remplissent leur rôle de la manière la plus satisfaisante. Et l'équilibre sonore de ce curieux orchestre est une délectation pour l'oreille. Son succès fut immense à la Salle Rameau.

Que ceux qui n'ont pas eu l’occasion d'assister à ce splendide concert— le plus intéressant de tous les concerts hot qui aient été donnés à Paris, en dehors de ceux de Duke Ellington— se consolent en songeant qu'ils peuvent entendre l'incomparable Hawkins dans beaucoup de disques, de même que le quintette à cordes, dont Ultraphone vient de sortir les premiers enregistrements. Espérons que le Hot Club de France pourra organiser d'autres concerts aussi beaux que celui-là. Il n'y a que le Hot Club à Paris, qui soit assez compétent pour offrir des soirées aussi délicates à préparer. Tout le monde se souvient de la lamentable organisation des concerts de Louis Armstrong qui compromit le succès de cet artiste admirable.

Hugues Panassié