Beaucoup se demandent pourquoi Toulouse est devenu un épicentre de la révolte des gilets jaunes ce qui me conduit à raconter une petite histoire.

 La métropolisation

Depuis dix ans nous sommes quelques-uns à lutter contre le «Tout LGV» et cette lutte a débuté dans nos villages en endossant spontanément pour les manifestations, les gilets jaunes !

Une révolte prévue par les féodaux qui nous gouvernent si bien qu’aussitôt a été mis en place dans les médias une opération classique : détourner une part de la révolte vers une impasse. Plutôt que de mettre en cause le «Tout LGV» il fallait mettre en cause le tracé pour envoyer la LGV dans le jardin du voisin. Je dis «opération classique» car elle se caractérise même par une formule en anglais.

Le «Tout LGV» est la forme visible de la métropolisation qui révolte les gilets jaunes.

Jusqu’en 1981 on parlait de la centralisation française ayant créé Paris face au désert français et depuis nous avons la décentralisation ayant créé la France des 25 métropoles face à leurs 25 déserts français. Et dans cette histoire Toulouse se trouve une ville totalement emblématique.

Or petite surprise : du temps du centralisme parisien il a eu le souci de créer un système ferroviaire qui a irrigué presque tout le pays par des petites lignes complétées même un temps par des tramways départementaux.

Avec la métropolisation le système ferroviaire doit seulement concerner les 25 métropoles d’où l’invention de la LGV et «coup de génie» des ingénieurs de la SNCF, du TGV. Vu ce système ferroviaire aux rares gares il fallait un matériel nouveau et le TGV a donc été conçu pour rouler à la fois comme une formule 1 sur une LGV mais aussi sur les lignes existantes, la formule 1 circulant alors sur des routes de campagne. L’aérotrain avait été inventé pour le bien de ce service mais il ne pourrait pas circuler sur les lignes existantes.

Bref, avec le «Tout LGV» TOUS les bénéfices pour les métropoles et AUCUN pour leurs périphéries… sauf à prendre la voiture pendant des kilomètres pour aller à la rare gare centrale !

 Les féodaux

Christophe Guilluy qui a étudié le phénomène considère que les métropoles sont les nouvelles cités médiévales et en effet elles génèrent une nouvelle classe de féodaux qui savent ce qui est bon pour tous, moderne à souhait, efficace toujours, et qui savent aussi qu’une part de la classe populaire ne peut mériter un tel bonheur. Le mépris de classe a toujours existé mais il s’est adapté au monde d’aujourd’hui. Il appelle «justice sociale» le fait de favoriser les mieux dotés. Ainsi, depuis toujours l’Etat participe au financement du pays et centralisme oblige ce fut sur un critère unique : une dotation de financement fondé sur le nombre d’habitants. Puis avec la création des communautés des communes, pour inciter à leur mise en œuvre, une carotte financière a été offerte : les dotations sont multipliées par deux si vous franchissez le pas. Puis avec la création des communautés d’agglomération, nouvelle carotte, toujours multipliée par 2. Puis avec la création des communautés urbaines nouvelle carotte multipliée par 2. Puis avec la création des métropoles nouvelle carotte multipliée par 2 !

De tels regroupements ont eu lieu à partir de la création de la classe des féodaux. Et sur le dossier LGV ils ont été en première ligne pour encourager la révolte de ceux qui pensaient pouvoir modifier le tracé afin de marginaliser ceux qui avaient le culot de regarder plus haut.

 Les féodalisés

Les sondages indiquent que 70% des Français soutiennent les gilets jaunes. A mes yeux c’est un trompe l’œil car le sondage met dans le même sac celui qui veut modifier un tracé de LGV (fait impossible même pour les féodaux vu les contraintes techniques) et celui qui veut sortir du «Tout LGV». Et ce trompe l’œil a bien des conséquences pratiques.

En effet les gilets jaunes ne sont pas une avant-garde politique, syndicale, sociale, culturelle mais ils sont «la décence commune» ou le bon sens ordinaire ou le sens commun. Ils témoignent non d’une exception mais du quotidien. Ils sont de tous les partis, toutes les histoires et s’unissent sur un seul point, «la révolte du peuple». Or, si vous m’avez bien lu, cette révolte est aisément manipulable par les médias. Les médias ayant décidé que les gilets jaunes visibles étaient ceux qui manifestaient dans les métropoles (y compris Paris) alors de toute la région Midi-Pyrénées beaucoup font nombre à Toulouse. Ils usent de la métropole pour contrer la métropolisation ! Or ils devraient savoir que leur force est apparue le 17 puis le 24 novembre quand ils étaient loin des métropoles !

Nous l’avons expérimenté dans la lutte pour une alternative à la LGV, les premières victimes n’ont jamais été les plus clairvoyantes !

Les gilets jaunes ont montré une classe sociale qui est sortie des lamentations pour afficher une colère, colère que j’ai essayé de comprendre, d’analyser sans chercher à l’orienter. Suffit-il aux féodalisés de faire l’expérience de la révolte pour tout apprendre d’elle-même ?

 La révolution

Ce capitalisme féodal met en œuvre chaque jour sa propre révolution d’où le fait que Macron ait intitulé son livre de campagne : Révolution.

En son temps Gorbatchev avait compris la nécessité d’une révolution dans la révolution, mais le propre du socialisme de son pays c’est qu’il manquait de la souplesse nécessaire pour une telle opération. Bizarrement par la chute de l’URSS qu’il a entraîné il a conduit le capitalisme a accéléré sa propre révolution et un des axes s’appelle, la vitesse (comme on retrouve la LGV). Les gilets jaunes, étant au cœur de cette mutation, voudraient de ce fait un changement à grande vitesse en décrétant dès le 17 novembre : «Macron démission». Je l’ai écrit dès le départ, la démission de Macron était un objectif impossible même s’il était bien de l’annoncer ! Le rôle de facebook ajoute à cette quête de rapidité. Sauf que, pour cette vraie révolution, plus que pour d’autres, il faudra de la patience et garder la mémoire de ce qui s’est passé.

J-P Damaggio