Je retrouve sans date, cet article de l’Humanité. Dans mon blog précédent j’avais une rubrique Ingres-Bourdelle mais là je vais le mettre dans la catégorie culture. Gaëtan Picon (1915-1976) a publié le livre sur Ingres en 1967 dix ans  avant sa mort. Agrégé de philosophie en 1938 (reçu premier), il se voit proposer un poste à Tokyo mais, «pour mieux connaître Ingres», préfère Montauban. Ce critique d’art est un homme hors norme. Le livre dont parle l’article est une réédition de 1989. J’ai conservé l’article mais j’aurai mieux fait de lire le livre…. J-P Damaggio

 

Ingres de glace et de feu

La mise en scène progressive du désir au XIXe siècle

 Il s'agit de la reprise de l'admirable texte que Gaëtan Picon avait publié chez le même éditeur en 1967, mais dans le grand format de la collection «Découverte du XIXe siècle », avec une mise en page et une illustration totalement renouvelées. C'est une étude critique, à travers un cheminement sensible et pénétrant dans cette œuvre «de glace et de feu» qui fascinait l'auteur.

Pour Gaëtan Picon, la peinture d'Ingres (1780-1867) n'appartient ni au temps de l'événement historique ni au temps de l'événement artistique. Elle se situe dans un âge mythique «qui lui sert de refuge contre l'histoire», dans une tradition qui se suffit des antiques et de Raphaël. Mais si l'archaïsme est pour David «le moyen d'un réalisme», il n'est pour Ingres que «leçon de style». Néanmoins, lorsque nous surprenons chez Ingres «ce regard sans trouble qu'il fixe sur ces créatures délivrées du trouble, craignons d'y reconnaître... le parti pris moderne de tout transformer en peinture».

Ingres peint «des allégories imaginaires, des fictions chargées de sens», parce qu'il refuse l'expressivité, la chronique qu'il dénonce chez Géricault, chez Delacroix. De telle sorte que les visages de la Vierge et des Vénus sont formellement proches, remarque Picon, même si «les Vénus sont leur corps», alors que «les yeux mi-clos de la Vierge disent le refus du corps voilé».

Aussi ne peut-on réduire les portraits d'Ingres au mirage de leur psychologie, de leur ressemblance : «Retirés de leur vie, ces êtres sont également retirés du monde» et leur vêtement n'est que la «métaphore de la chair». Ce qui conduit Picon à privilégier les portraits de femmes par rapports aux nus, «car ce qui est dérobé, n'est-ce pas ce qui fait vaciller le regard ?».

Cependant, tous les nus qui jalonnent l'œuvre d'Ingres vont finalement se concentrer dans l'espace courbe du Bain turc et composer «la mise en scène même du désir». Le regard bute contre l'image et s'exaspère dans l'imaginaire où ces «corps glorieux» nous demeurent interdits, hors de toute atteinte possible. Picon l'écrit sans détours : pour Ingres, «le trouble est un aveuglement » qu'il récuse, parce que le « dépassement de la sensualité et de l'érotisme est la condition de l'entière visibilité» qui, précisément, fonde son esthétique. R.J.-M.

Gaétan Picon, Ingres, volume relié de 156 pages, 35 x 31 cm, 50 reproductions en couleur et 100 en noir, Skira éditeur (environ 300 F).