Pour moi ce n’est pas le Front populaire qui a fait 1936 mais l’inverse. Je veux dire qu’en 1936 la France se trouve au cœur d’une mutation générale qui produira entre autre chose, le Front populaire. Cette mutation tient au rapport avec le fascisme et elle s’est mise en marche en 1934.

En 1936 on avait d’un côté ceux pour qui la guerre était devenue inévitable et ceux pour qui elle restait impossible vu le traumatisme de 14-18. Cette fracture coupait en deux toute la société.

Ainsi des communistes comme Henri Lefebvre étaient sûrs que la guerre devenait inévitable. Je pense aussi au cas de Maurice Rajaud simple citoyen qui part se battre en Espagne dès le début septembre 1936 en écrivant à ses parents que là se joue la future guerre. Le livre que je lui ai consacré n’a pas passionné les défenseurs de la République espagnole.

Pour d’autres comme Malou Rauzet, que j’ai bien connue à Saint-Antonin, le retour de la guerre était impossible. Son témoignage m’a marqué à jamais : quand elle a croisé une réfugiée communiste autrichienne qui lui a expliqué ce qui allait se passer, elle et ses amis de la cellule du PCF ne l’ont pas crue, pensant qu’elle exagérait pour se faire plaindre. Elle se souvenait de cette anecdote car ensuite, en 1941 elle s’est retrouvée dans la même cellule de prison qu’elle, à Montauban !

Je parle ici des communistes mais la fracture se trouvait dans tous les partis et mouvements du PS à l’extrême-droite. Cette extrême-droite est d’ailleurs divisée sur ce point dès 1934 entre ceux qui pensent plutôt Hitler que le Front populaire et ceux qui pensent plutôt La France que l’Allemagne.

Qui, dans les analyses, prend en compte cette angoisse aussi bien populaire que gouvernementale du retour de la guerre ? En 1939 les exilés espagnols ont été mal reçus en partie parce qu’il devenait clair qu’ils apportaient la mauvaise nouvelle, le retour de la guerre. Et si en 1940 l’arrivée de Pétain a été un soulagement, c’est parce qu’ainsi la boucherie de 1914-1918 était évitée. Le massacre allait prendre une nouvelle forme.

Dans le contexte de 1936 l’antisémitisme est la continuation en France de celui qui avait frappé Dreyfus, mais l’habillage nazi (je ne dis pas fasciste car en Italie la question était différente et pas seulement parce que la femme du Duce était une juive) lui a donné une autre dimension politique, en lien avec l’histoire de la Pologne.

Je reviens sur ce point en lien, bien sûr avec l’actualité. L’antisémitisme aujourd’hui ne peut plus être celui d’hier. L’antisémitisme avant la naissance d’Israël, ne peut pas être le même après la naissance d’Israël ! Ou alors je ne comprends rien à l’histoire ! Oui, mais les antisémites utilisent la même croix nazie ! Sauf qu’il ne s’agit pas d’une allégeance à un parti nazi, mais d’une provocation par excellence ! Quel signe un antisémite peut-il inscrire sur le visage de Simone Veil autre que la croix ?

J’ai cette autre anecdote d’un instit généreux allant dans une famille du Maghreb apporter une aide au devoir au gamin de sa classe. Par la suite, dans la classe suivante la maman lui a demandé d’intervenir auprès du nouvel instit, et quand il lui a dit qu’elle pouvait très bien le faire, elle lui a répondu : «non il est juif». Or il n’était pas juif et même s’il l’avait été… Voilà une des formes majeures de l’antisémitisme d’aujourd’hui qui ne veut pas dire son nom, et dont on ne veut pas dire le nom.

Alain Finkielkraut a déclaré mercredi soir à Sonia Mabrouk sur Europe 1:

"Cet individu a eu cette phrase saisissante en montrant son keffieh : 'La France est à nous, va à Tel Aviv'. "Quand on entend ce slogan, 'la France est à nous', on se dit qu'on est dans une variante de 'la France aux Français', du fascisme classique. Sauf que non : il dit 'La France est à nous, nous les salafistes'. Il est donc un adepte de la théorie du 'grand remplacement'. Je ne dis pas qu'il a lieu ce 'grand remplacement', mais que pour lui, il devrait avoir lieu. Et pour lui, les juifs devraient être les premiers à dégager". Un constat à partir des faits !

L’existence d’Israël a suscité une haine des populations dans les pays arabes, haine qui a souvent était instrumentalisée par les pouvoirs en place près à crier Palestine, Palestine, sans pour autant faire quoi que ce soit pour ce pays.

Ce que je viens d’écrire va me falloir le qualificatif d’islamophobe ! Quand d’autres vont à voix basse répéter que la haine d’Israël étant justifiée…

L’Allemagne n'est plus au cœur de l’antisémitisme qui d'alimentre plutôt des conflits au Moyen-Orient et se dispenser de cette réflexion nous ramène en 1936.

 Les grèves et la joie qui les a entourées étaient une façon d’exorciser les angoisses qui montaient, angoisses renforcées par le refus de toute analyse de la réalité, refus poussé à son maximum avec la destruction en France d’un livre d’André Suarez qui disait crument où allait l’Europe !

Tout acte antisémite doit être condamné avec la plus grande fermeté, sans se laisser égarer par les formes qu’il prend. Donc ajouter dans l’arsenal juridique la condamnation du sionisme c’est continuer de transporter en France les conflits du Moyen-Orient. Je ne crains pas pour demain une nouvelle guerre classique mais une nouvelle forme de soumissions aux ordres des puissants dont Boualem Sansal a fait le portrait. J-P Damaggio