Nanni Moretti: "Je ne dénonce pas, je cherche à comprendre"

Par Christophe Carrière, publié le 23/02/2019 sur L’Express

 Dans son documentaire Santiago, Italie, le cinéaste revient sur une histoire méconnue du Chili et de son pays. Rencontre.

Depuis le salon au bout du couloir d'un hôtel cossu parisien, une voix de stentor éclate : " "Per favore", ne me fais pas rater l'avion !" En français dans le texte. Signe d'une montée de stress chez Nanni Moretti, qui s'adresse ici à son attachée de presse. Bousculé par le temps, il m'accueille néanmoins avec courtoisie et une poignée de main chaleureuse, ravi de s'entretenir de son documentaire, Santiago, Italie. Non, ce n'est pas une erreur géographique, car le réalisateur de Journal intime (1993) et de La Chambre du fils (Palme d'or 2001), 65 ans, cultive la mémoire, racontant comment des diplomates italiens ont reçu des centaines de demandeurs d'asile après le coup d'Etat au Chili, le 11 septembre 1973.

Aux quelques images d'archives de la liesse populaire provoquée par l'élection de Salvatore Allende, premier président socialiste démocratiquement élu et "suicidé" par la junte militaire menée par le général Pinochet, succède une ribambelle d'interviews édifiantes de survivants. Simple et efficace. Ce film est aussi un plaidoyer en faveur d'une solidarité de moins en moins à l'ordre du jour dans l'Italie actuelle. Nanni Moretti, militant de la première heure, ne filme jamais rien au hasard.

 L'Express : Comment se fait-il que, plus de quarante après, vous vous penchiez sur ce pan de l'histoire italienne et chilienne ?

 Nanni Moretti : D'abord, j'ai découvert au détour d'une conférence, que j'ai donnée il y a deux ans à Santiago, une belle histoire italienne dont on peut être fier. Mais j'ai compris la raison de ma démarche quand la situation politique et sociale a changé, avec l'arrivée au pouvoir de Matteo Salvini [vice-président du conseil des ministres]. Une grande partie de notre société a pris une direction contraire aux valeurs de solidarité et de compassion envers l'autre.

 Comment expliquez-vous que durant le coup d'Etat de Pinochet, les diplomates italiens aient montré plus de solidarité que leurs homologues étrangers envers les Chiliens ?

 Ce sont les individus qui font la différence, pas le pays. A l'époque, deux jeunes diplomates italiens ont pris la bonne décision immédiatement. Le Chili d'Allende était observé d'ici avec beaucoup d'attention et d'intérêt. Le parti communiste italien se défaisait péniblement et lentement de sa dépendance vis-à-vis de l'Union soviétique. Or l'arrivée d'Allende au pouvoir était une expérience de socialisme démocratique, un socialisme nouveau qui n'avait rien à voir avec l'URSS de Nikolaï Podgorny, le Cuba de Fidel Castro, ou la Chine de Mao Tse Tung. Il y avait aussi des analogies : sur le plan politique, l'Italie et le Chili fonctionnaient avec un parti de démocratie chrétienne, un parti communiste, un parti socialiste, des radicaux, des catholiques de gauche, une gauche révolutionnaire... En forçant les choses, on pouvait voir une symétrie entre les deux pays même si au Chili, les inégalités sociales et économiques étaient plus importantes.

 Cette expérience avortée de socialisme, voire de "communisme démocratique", n'a jamais été renouvelée et, compte tenu de la situation mondiale, semble perdue à jamais...

 C'est une constatation. Cela dit, on peut toujours garder un espoir. La réalité, c'est autre chose. Je suis réalisateur, pas journaliste, ni sociologue et encore moins homme politique. L'observateur que je suis a néanmoins une certitude : la crise économique, la crise des classes moyennes, la déliquescence de la gauche combinées à cette horreur que sont Internet et les réseaux sociaux, ont joué un rôle déterminant dans l'avènement des Matteo Salvini, Donald Trump, Jair Bolsonaro...

 Comment gardez-vous votre calme, dans votre film, face aux deux militaires que vous interrogez, dont l'un est toujours en prison, et qui n'expriment aucun remords ?

 Je ne dénonce pas, je cherche à comprendre. Ils m'ont agacé, mais à ce moment-là je me devais d'obtenir une interview complète. Je devais rester concentré. Pas impartial, comme je le signifie d'ailleurs à l'un d'eux, mais calme. De la même manière, je ne coupe pas et n'interviens pas quand Rodrigo Vergara, qui dit être arrivé en Italie sans argent, ne peut réprimer des larmes d'émotion. Le cinéaste doit prendre de la distance. Il n'est pas question que j'occupe l'écran à la façon d'un Michael Moore. Je respecte Rodrigo en gardant le silence face à son trouble.

 Douze ans après Le Caïman où vous donniez votre vision de Silvio Berlusconi, Paolo Sorrentino a livré la sienne dans Silvio et les autres. Qu'en avez-vous pensé ?

 [Silence. Son regard reste fixe pendant de longues secondes, puis le cinéaste bascule au fond de son canapé et ferme les yeux. Sa bouche esquisse alors un sourire malicieux.] 

 OK. D'une manière plus générale, comment se porte aujourd'hui le cinéma italien ?

 [Il se redresse] C'est toujours un signe positif quand débarque une nouvelle génération de cinéastes, de producteurs, de scénaristes, d'acteurs. Encore faut-il un climat encourageant. L'attitude des politiques ne rassure pas. Ils doivent prendre le cinéma au sérieux, comme mode d'expression artistique, mais également comme réalité économique. Aucune loi n'est votée en ce sens et l'atmosphère est marquée par l'approximation. Sur ce point, la France est bien plus en avance que nous. Cela a toujours été le cas d'ailleurs.

 Dans les années 1980, vous réalisiez un film par an. Il faut désormais attendre au moins trois fois plus longtemps pour que vous fassiez un nouveau long-métrage. Pourquoi ?

 Parce que trouver le bon sujet n'est pas simple. Depuis 2015 et Mia Madre, j'en ai laissé tomber deux. J'y croyais, mais en cours d'écriture, ils ne fonctionnaient plus. Croyez bien que je voudrais aller plus vite, car, avec l'âge, j'ai de moins en moins de temps. Mais là, c'est bon ! Je vais démarrer le tournage d'un film tiré d'un roman israélien, Trois étages, d'Eshkol Nevo. Le livre se déroule à Tel Aviv, en Israël, mais il peut se passer dans n'importe quelle ville d'Italie. En l'occurrence, ce sera à Rome. Il s'agit de l'histoire croisée de trois familles qui vivent dans le même immeuble.

 Que faut-il pour qu'un sujet vous motive ?

 Mes films peuvent être plus ou moins autobiographiques. L'essentiel est que l'histoire fasse écho à notre société et corresponde à mon état d'esprit à ce moment-là. Comme Santiago, Italie. Même si je m'en suis aperçu après le tournage.