Marcel

Ce film est une aventure et comme toute aventure c’est une prise de risque. J’avais eu quelques infos sur Fakir mais quel pouvait être le résultat ? Bref, les deux complices sont partis un beau matin d’Amiens pour, au hasard, croiser les gilets jaunes des ronds-points. Car telle est la première caractéristique du film : à part une très rapide image de violences dans une manif à Paris, pas l’ombre d’un cortège.

Or le film confirme que la révolte est la même dans tous les ronds-points et le premier risque était d’avoir des images répétitives. Sauf que Ruffin interroge depuis des années les souffrances humaines et il sait percevoir l’originalité sous la banalité. Le coup de force est là : interroger, laisser parler, puis chercher le fil marquant. Quand Khaled indique qu’il est amputé, qu’il ne le disait jamais mais qu’au rond-point la parole est devenue possible, c'est la vie vivante.

Le deuxième risque était de perdre le politique de ce moment politique, en se limitant à la dite parole individuelle qui, même avec toute sa force, pouvait faire du cas par cas. Pour ça, Gilles Perret reprend des propos très brefs de Macron et d’autres défenseurs du système. Le face à face est saisissant entre des gilets jaunes exprimant leurs vies, et la caricature donnée par les médias et le pouvoir.

Ceci étant, le cœur du film n’est pas la liste des revendications. Car en fait, de listes il n’y en a pas, si ce n’est le ras-le-bol. Les retraites, le pouvoir d'achat, et même le RIC à un moment. Et là on retrouve le point de départ : la révolte fut un fait spontané COMMUN de personnes qui attendaient ça depuis longtemps. J’insiste sur le mot commun. Sans être les membres d’une même organisation, ils apparaissent les membres d’une même révolte. Je me souviens de ceux qui les tournaient en ridicule car il y avait toutes les opinions y compris les plus contradictoires. Mais, et c’est la beauté du mouvement, tous pouvait être divisés, ce qui faisait que tous étaient unis ! Comment est-ce possible ? Car quand on va à l’essentiel à savoir de quoi vivre, le reste n’est que querelles, pas inutiles mais secondaires. Comme toujours aimait le dire Le sous-commandant Marcos : « Nous sommes là (Aqui estamos !) ». Etre là, sur le rond-point ça pouvait alimenter une fraternité si belle.

Puis l’idée de construire une cabane comme un retour à l’enfance. Et y vivre ! Ruffin le reconnaît, lui n’a pas cette capacité de «dur à vivre». Et sur le rond-point on pouvait trouver du travail, trouver l’amour, trouver l’amitié.

Mais comment conclure le film ? Ruffin évolue au cours du périple. Il découvre. Il manque des sous, du respect mais il manque plus encore, une esthétique. Les pauvres méritent la beauté comme tout un chacun. Et il découvre à la fin une gilet jaune qui chante. Et le proverbe est connu : en France tout se termine en chansons. Moins qu’en Italie mais oui tout se termine en chanson. Parce qu’on risque la coupure d’électricité, on ne peut pas chanter ses joies, ses peines, ses rêves ?

Un point : la référence à 68 à propos d'un film de Gébé. Car, dit Ruffin, comme en 68, c'est l'idée de réécrire l'histoire, de reprendre l'histoire. Je termine un livre sur ce point et j'y reviendrai.

Maintenant, avec la sortie du film, une question se pose : et aujourd’hui que les cabanes des ronds-points sont presque toutes détruites ?

D’abord, heureusement que le film a été fait en décembre. Pour certains, il faudrait d’abord attendre la fin d’un mouvement pour l’analyser or à attendre la fin, le spectateur aurait raté la grandeur du moment. Le film devient témoignage de l’impossible, de ce que les journalistes patentés n’ont pas pu ou su voir. Je comprends qu’ensuite Ruffin ait tenu à écrire un livre qui n’est pas un livre sur les gilets jaunes mais qui est habité par le mouvement.

Et enfin dernier point : le film rencontrera-t-il son public ?

A Bressols il a rencontré le public « art et essai ».

Une amie d’un village proche qui est dans le film a eu droit à trois projections tellement il y avait du monde. Le public populaire a pu se reconnaître dans une œuvre d’art où des habitants ont été des acteurs sans être acteurs, et où ils ont découvert des frères et des sœurs, un peu partout dans le pays.

La télévision acceptera-t-elle une projection ?

Jean-Paul Damaggio