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L’abbé Marcellin (1806-1888)

 Présentation pour l’émission sur CFM Radio

 Carte d’identité : Cet homme né à Montauban en 1806 de son vrai nom Joseph Genon fut un prédicateur national et international, un écrivain de talent, un «prêtre libre» écrira le maire de Cayrac sous la dictée du curé de Réalville, à son décès intervenu en 1888.

 

La parole à René Mauriès grand reporter à La Dépêche et qui parle beaucoup de l’abbé Marcellin dans Le Maître de mes secrets un roman consacré à un jeune qui fut le secrétaire de Talleyrand. Il indique au sujet de l’année 1848 au sujet de l’abbé :

« Incarnation brûlante de son temps, rayonnant de charisme, virulent pourfendeur des privilèges et des injustices, l'abbé Marcellin prêchait sans relâche « la puissance socialisante du christianisme ».

Si catholiques et protestants se pressaient pour entendre ses appels à la tolérance et à la fraternité, il irritait de plus en plus les autorités par la dénonciation du «crétinisme» politicien de tous bords et l'étalage d'un certain saint-simonisme.

Aussi, en 1848, fut-il victime d'une impitoyable coalition pour lui barrer la route de la députation. Il y avait six sièges à pourvoir en Tarn-et- Garonne. Le scrutin ne le plaça qu'en vingtième position, avec 5094 voix contre 42641 au premier élu et 19732 au sixième. Il reprit alors son envol de chaire en chaire, en France ou à l'étranger, à l'écoute des hommes de toutes classes, races et couleurs. De passage, en l'été de 1850, à Baden-Baden, il vit venir à lui une duchesse de Dino « toujours impitoyablement belle » qui s'empressa de solliciter sa bénédiction et son appui ».

 

 

Ma rencontre avec cet abbé débuta aux Archives départementales de Montauban par la consultation d'un petit registre de couleur sombre – à présent tout se fait sur l’écran de l’ordinateur même en restant chez soi -.

Ce registre est aussi minuscule que la commune concernée du Tarn-et-Garonne ! Dans l'inventaire des décès de Cayrac, en se reportant aux tables finales de chaque année, je trouve sans la moindre difficulté, ce que j'espère. Le 19 novembre 1888, à 5 heures du soir, deux hommes se présentent devant le maire de la commune, Jean Rascouailles. Premier témoin, un chevalier de la légion d'honneur, habitant Réalville, ancien capitaine en retraite, Charles Pezet. L'autre, Monsieur Géraldy Alphonse, âgé de 38 ans, est le curé du village tout proche, Réalville. Si ce curé avait dû noter lui-même le décès, comme c'était le cas avant la République, aurait-il inscrit les précieux renseignements que voici sur le défunt : Joseph Genon dit Marcellin, 82 ans, prêtre libre, demeurant à Bellerive sur la commune de Cayrac, natif de Montauban en tant que fils de Marcellin Genon et Antoinette Pradal.

Pour être précis, le maire ajoute : l'abbé est décédé dans la maison de M. Garrisson sise Bellerive.

En quelques lignes, trois informations marquantes : le nom d'origine de l'abbé, sa fonction de «prêtre libre» et le nom du propriétaire qui hébergeait Joseph Genon. Trois informations qui annoncent très exactement les mystères du personnage enterré deux jours après, non dans le cimetière proche de l'église de Réalville, mais dans celui d'un des hameaux de la commune: Saint-Martin de Lastours. Un peu comme si l'abbé Marcellin, qui vivait loin de la société depuis vingt ans, avait tenu à rester à l'écart du monde, même mort.

 

Fort de ces données, voici ma première vérification : Géraldy Alphonse était bien le curé de Réalville. L'Annuaire du Tarn- et- Garonne précise que ce natif de Montauban assurait cette fonction depuis le début de l'année 1888. Le nom de l'autre témoin, sans âge, nous conduirait vers quelques archives militaires.

 

Je retrouve l'abbé Marcellin dans le livre 800 auteurs du Tarn- et-Garonne. L'abbé Georges Passerai lui consacre un bref portrait en reprenant une formule d’Emile Pouvillon : «Charmeur d'âmes et dompteur de consciences». Il ajoute «  l'abbé Marcellin mérite bien le titre de Lacordaire montalbanais ». Il retient trois âges au personnage.

 

Premier point, un prédicateur qui, dès l'âge de 28 ans, en 1834, «entreprend une tournée triomphale» ; deuxième point: « il laisse son nom à la réédition en 1841 de L'Histoire de Montauban de Le Bret. » ; troisième point : «En 1870, il se retire de la vie publique et s'établit au domaine de Bellerive à Cayrac ». Ce qui le conduit, avant de mourir, à un acte étrange: « il avait pris soin de brûler tous ses manuscrits et tous ses écrits ».

 

Je vais me contenter d’évoquer Marcellin à partir du témoignage de Pouvillon, les deux hommes étant unis par la mémoire chère à tous deux d'un des proches d'Emile, prêtre orateur lui aussi, un émule et camarade de l'abbé Marcellin : l'abbé Pouvillon. Il fut candidat lui aussi aux élections de 1848. Cette coïncidence incita-t-elle l'ermite de Bellerive à se confier au jeune écrivain ? Car en effet Marcellin vivait sa vieillesse comme un ermite en cultivant son jardin et par exemple les melons qu’on y trouve. Pouvillon indique : «Il se penche sur les jeunes pousses du jardin, il enlève quelques mauvaises herbes envahissantes, se relève et peste contre l'humanité toute entière.»

En fait, Marcellin adore s'affronter à la terre pour calmer sa rage.

Il dit ceci : «Si je n'avais pu finir ma vie à la campagne, je serais mort enragé ! ».

 

Le récit que fit Pouvillon devant les membres de l'Académie en 1889, nous rend vivants les ultimes instants du personnage qu'il commença à fréquenter en 1879. Trois moments de sa vie apparaissent : « ses débuts prestigieux, sa montée rapide dans la gloire et le brusque plongeon de la fin, la disparition subite dans l'obscurité de son demi-exil».

Manifestement, le portrait d'un lutteur acharné ! Qui décide, avant de mourir, de brûler les documents de sa bibliothèque ! Ce jour de novembre 1888, voici ce qu’on peut en dire à partir du témoignage de Pouvillon :

 

«Son pas lent d'homme de 82 ans reste sûr, sa charge cependant lui impose un arrêt sur le banc de pierre où il médita si souvent. Il case à ses pieds, un seau métallique garni de braises qu'il tenait à la main droite, puis écoute le silence environnant. Une douce chaleur sort du seau, un vent léger lui apporte le bruit étouffé de la chaussée du moulin tout proche. Du train, qui passe parfois dans le lointain, vient le son de la modernité. L'abbé scrute la plaine à travers les troncs d'arbres dénudés de sa belle allée. Son jardin disparaît sous les feuilles mortes. Il pose alors son regard sur un tas de papiers formé de dossiers de sa bibliothèque.

Sa bibliothèque ? Jamais l'homme courbé par son passé ne plia face aux mots. Le train qui maintenant venait de siffler dans le lointain, à l'approche de la gare d'Albias, valait plus que les mots. L'amitié aussi. L'amour de Dieu peut rester seulement un mot. L'abbé décide alors de se lever. Péniblement, il prend son seau et s'approche du tas de papier, le regard perdu dans le labyrinthe de ses souvenirs et de ses désirs. »

 

Un tas de papiers ! Et quels papiers ! Ceux d'une vie, de plusieurs vies, de plusieurs cœurs, peut-être ceux d'une cause perdue. Autour du tas, il enlève les feuilles mortes et approche des braises avec sa petite pelle en fer, noire comme la nuit. Les braises hésitent à mordre un premier dossier très compact. L'abbé ajoute quelques feuilles mortes enlevées à son jardin. Des sèches pour mieux accélérer la combustion. Il revient sur son banc, lui qui, depuis dix ans, vit au ban de la société. Chez un protestant !

Le feu commençant à prendre, l'abbé part chercher un autre dossier dans sa bibliothèque. Il s'avance vers une bâtisse imposante qui contraste avec sa souquenille de pauvre. Une maison protestante si belle, face à son habit catholique si modeste, pense-t-il ! Il monte quelques marches pour atteindre son cabinet de travail orné de portraits de prêtres accrochés aux murs comme des visages mortifiés et amers de persécutés et de martyrs. Oui, le papier pèse ! En redescendant, il glisse dans l'âtre quelques pages remplies de son écriture, en évitant les grandes flammes pouvant causer des dommages à la cheminée et à la demeure bourgeoise qu'il occupe. S'emparant d'une chaude couverture, il reprend sa lente marche.

En s'approchant à nouveau du feu, l'abbé Marcellin constate qu'il s'éteint. Il pose son paquet, s'empare du soufflet, entend quelques crépitements et installe alors la couverture sur le banc de pierre. Pourquoi finir ainsi ? Pour que sa postérité échappe aux chanoines et aux curés ? Par définition, il n'a pas de descendance et depuis longtemps sa famille a disparu. Alors, qui s'emparera de ses archives ? Le ciel, s’enrichi de leur fumée ! Le lutteur est là devant ses archives en feu. Comme le décrit Pouvillon quand il le croisa :

« Droit comme une épée, la tête haute et hautaine, un masque osseux profondément labouré, bronzé au feu de la pensée et de la vie, mais puissant encore avec le pli souverain de la lèvre arquée, prêt à lancer la flèche, et jaillissant comme un éclair, le regard fulgurant de ses yeux noirs qui me dévisageaient, plantés sur moi hardiment,. des yeux pétillants de malice et foudroyants d'éloquence ».

Pouvillon entra dans la bibliothèque de l'abbé où il vit « le tiroir aux manuscrits : quarante ans de travail, de méditations, de recherches, disparus, « jetés au feu dans une minute d'humeur suprême ou d'amertume ... qui pourrait le dire ? »

 

Ses ultimes volontés, l'abbé les confia au Chanoine Stoumpff. L'inventaire après décès de toutes ses richesses pourra faire la part belle aux objets, au détriment des papiers. Des bibelots venus de partout et du peuple toujours. Qui emportera le pastel à la touche délicate et fleurie qui le représente au sommet de sa gloire ? Tant de reliques en souvenir de tant de voyages et d'amitiés ! Les papiers donnent l'illusion d'une histoire déjà écrite. Avec les objets, l'histoire est à réécrire.

 

Deux ou trois jours après la destruction par le feu des papiers savants, l'abbé cessa de vivre et Emile Pouvillon qui l'accompagna jusqu'à sa dernière demeure salua aussitôt sa mémoire.

« Vaincu comme gallican, déçu comme légitimiste, exilé de la chaire, en rupture avec la société, il portait aussi superbement qu'un trophée de victoire, la couronne d'épines du malheur ».

 

L'écrivain, comme à son habitude, pesa chacun des mots qu'il présenta, à chaud, aux membres de l'Académie de Montauban. « Debout dans sa défaite ». Ou debout malgré sa défaite. Cette fois l'abbé partit vers sa dernière demeure, la seule qu'il posséda. Construite à sa manière, comme un nouveau défi à l'ordre. Après une halte à l'église de Réalville, le cortège entreprit un long chemin jusqu'au cimetière de Saint- Martin de Lastours accroché à un mamelon. L'abbé Marcellin y avait marqué la place de sa tombe ressemblant à une maison de briques édifiée à sa taille. Lui-même en avait pris mesure « en ayant eu la fantaisie de s'y allonger un jour pendant qu'on travaillait à la bâtir ! »

 

Voyons l’homme vivant d’une anecdote :

 

Grâce à une émeute à Hyères nous avons quelques éléments de la fête de pâques de 1842 dans cette ville où Marcellin fut pris à partie.

 

L'article du Toulonnais insiste sur la nette différence entre les deux quartiers de la ville d'Hyères. La ville antique avec ses rues étroites et sales autour du vieux château : c'est le peuple. La plaine, c'est le domaine des familles riches qui font réouvrir l'Eglise Saint-Louis.

Depuis la réouverture de Saint Louis, un vicaire va dire tous les dimanches une «messe basse» à Saint-Paul tandis qu'à Saint Louis, rendez-vous de la fashion hyéroise, on y étale toutes les pompes du culte. Pour l'exercice de telles pompes, il manquait des chaises à Saint-Louis. On alla les prendre à Saint-Paul. Pour le journal, le manque de chaises se produisit au moment du passage de l'abbé Marcellin mentionné ainsi :

« Un prédicateur de grand mérite, M. l'abbé Marcellin, que les fidèles ont pu admirer dans l'église Saint-Louis pendant le carême fut appelé à Hyères, et, comme on doit penser, il ne monta pas à Saint-Paul. Or, un soir de prédication, on s'aperçut que les chaises manquaient à Saint-Louis (...). Les accusés (des jets de pierre), au nombre de 12 ou 13, avaient pris pour défenseur, Maître Thourel, dont la plaidoirie brillante a captivé pendant une heure, l'attention d'un nombreux auditoire. Il n'est pas besoin d'ajouter que le tribunal, présidé par M. Clappier, a renvoyé les enfants à l'école ».

 

Le Courrier du Tarn et Garonne 19 juillet 1842

Et voici un des éléments de la réponse de Marcellin :

Monsieur le Rédacteur

Un article du Toulonnais, reproduit dans votre feuille de samedi, donnerait à  croire, - pour une particule conjonctive brusquement introduite dans une de vos phrases – que j’ai été la cause occasionnelle de certaine émeute enfantine, qui amena dernièrement une douzaine de petites polissons de la ville d’Hyères devant le tribunal de police correctionnelle de Toulon.

Il est très vrai que je fus appelé à Hyères, pendant le Carême, et que j’y prêchai dans l’église Saint Louis. Mais il n’est pas vrai, - comme pourrait le suggérer la malheureuse particule (or un soir de prédilection) etc. – que le tumulte dont il s’agit, ait éclaté à cette occasion. Ce jour-là rien ne survint qui décelât les paroissiales rivalités du haut et bas Hyères ; toute la population, réuni dans les vastes nefs de l’Eglise Saint Louis se comporta très dignement. Ce fut plus tard, sans doute, et à propos d’une autre prédication que la mienne, que les enfants de la vieille ville s’ameutèrent contre M. le vicaire et le bedeau.

«Le Toulonnais, -fort innocemment je le crois-, semble m'accuser aussi d'avoir partagé les dédains de la fashion hyéroise, pour l'église de la haute ville. « Comme on doit penser, dit-il, M. l'abbé Marcellin ne monta pas à Saint-Paul ». - Il fallait dire : Ne prêcha pas. - Je montai à Saint-Paul, par des ruelles sales, étroites, tortueuses, horriblement mal pavées, soudées aux flancs de granit de la montagne ; je visitai l'édifice en détail ; je parlai ensuite dans l'église où l'auditoire m'attendait, et revins immédiatement à Toulon. 

Le journaliste, dont la rédaction trop précipitée (il est bien malheureux que les journalistes soient forcés d’écrire si vite !) me fit prendre aujourd’hui la plume, a eu tort de s’exprimer ainsi : «Une vieille église qui se trouve PAR-LA, considérée dès avant la révolution comme inutile, fut fermée, et servit ensuite de hangar etc. » Le fait est que l’église Saint-Louis, magnifique monument de l’époque de transition où l’ogive détrôna le plein-cintre, dont les voûtes, noires des siècles, comme dit Châteaubriand, ont eu le trop rare bonheur d’échapper aux stupides caresses du badigeon, méritait bien qu’on en fit autre chose qu’un hangar, après avoir été respectée, on ne sait trop pourquoi, par les artistes de 93 ; et qu’elle est maintenant par suite de la descente des habitants dans la plaine, vers la mer, la seule église possible de l’odorante Hyères.

S’il se trouvait, dans quelqu’un des n°s qui vont suivre, un tout petit coin sans emploi, vous me feriez plaisir, Monsieur le Rédacteur, d’y déposer cette rectification importante.

Je vous salue affectueusement. L’abbé Marcellin. »»