Marcel Marien

 Sur la photo : Marcel Mariën, René Magritte, Louis Scutenaire, Paul Nougé, Noël Arnaud novembre 1947. L’amitié qui liait tous ces personnages se retrouve dans un livre La terre n'est pas une vallée de larmes. Personnes citées Charles Baudelaire, Arthur Cravan, Xavier Forneret, Lewis Carroll, Contributions de Christian Dotremont, Irène Hamoir, Marcel Mariën, Paul Nougé, Louis Scutenaire, dit parfois Jean Scutenaire, Raoul Ubac, Noël Arnaud, André Breton, René Char, Oscar Dominguez, Paul Éluard, René Magritte, Henri Parisot, Pablo Picasso, Charles Pry, Raymond Queneau, Édité par Marcel Mariën

 Dans mon opération rangement des archives je découvre, venu je ne sais d’où, cette lettre bien réelle de Noël Arnaud. Par un hasard aussi inouï que véritable je retrouve la référence à l'Entartete Kunst (art dégénéré) que Lucien Bonnafé évoquait dans la lettre précédemment publiée. La lettre fait référence à une affaire de censure que je ne connais pas. Wikipédia indique : « Marcel Mariën (Anvers, 29 avril 1920 - Bruxelles, 19 septembre 1993) est un écrivain surréaliste belge, poète, essayiste, éditeur, photographe, cinéaste, créateur de collages et d'objets insolites. Il est en 1979 le premier historien du surréalisme en Belgique. » Donc au moment de l’expo d’Epinal il était déjà mort. Comme l’artistre pratiquait beaucoup le nu féminin je suppose que c’est un tableau en référence à ce sujet qui a dû provoquer la colère de M. Roth. J-P Damaggio

 

LE BORDEL IMAGINABLE

LETTRE DE NOÊL ARNAUD À PHILIPPE SEGUIN

Penne, le 15 Novembre 1996

 

Monsieur Philippe SEGUIN Président de l'Assemblée Nationale

Palais Bourbon

PARIS

 

Monsieur le Président,

 

Je vous fais une lettre que l’un ou l'une de vos secrétaires lira peut-être et dont il ou elle vous fera part, à moins d'une excessive timidité.

Vous savez que la réputation des conseillers généraux n'est pas excellente : trop sont mêlés à de sombres affaires et le mot mandat prend souvent chez eux un sens extrêmement palpable.

En dépit de cette situation nauséeuse, on se doit d'espérer qu'il y a, pour tout conseiller général, une possibilité de choix entre la malversation et la stupidité. Si l'on est optimiste, on peut même croire à un éventail de comportements depuis l'innocence un peu niaise jusqu'à la nullité inoffensive en passant par la crapulerie à ses divers degrés d'ignominie pour aboutir à l'imbécillité prétentieuse, cas fréquent, ou bavotante.

Vous avez dans vos entours, en votre qualité de maire d'Epinal, un individu nommé André Roth que la paresse ou l'ignorance de ses pairs a laissé grimper au rang de vice-président du conseil général des Vosges. Il urge de vous en débarrasser. Si ce Roth n'est pas "mis en examen" (soyons prudent, réservons l’avenir, disons pas encore mis en examen), c'est peut-être que sa probité, au sens - si j'ose dire - vulgaire, ne se trouve pas en cause. Être honnête est une vertu certes - et combien rare ! mais, vous en conviendrez, j'en suis sûr, un honnête homme idiot peut provoquer de terribles catastrophes : par exemple, il peut donner de la ville d'Epinal l'image d'une ville inculte, abêtie, profondément réactionnaire, ce que vous vous êtes efforcé d'éviter naguère par quelques gestes courageux.

Déjà, comme vous le constaterez à la lecture de la protestation jointe, M. Roth commence à exciter l'ire et la verve d'écrivains et d'artistes belges, français, anglais, en attendant les Américains, les Canadiens, les Allemands, les Espagnols et autres nobles étrangers qui approuveront le texte mis maintenant en circulation dans divers pays. Les protestataires s'étonnent de la décision, prise apparemment de son propre chef par le seul et unique grand chef quatre plumes nommé Roth, d'exclure de l'exposition conjointe Province de Hainaut - Musée d'Epinal une œuvre de Marcel Mariën, intitulée gentiment le Bordel imaginaire. Cette œuvre appartient à la collection officielle de la Province de Hainaut qui, nourrie d'illusions, s'imaginait une France et un Epinal ouverts et intelligents.

 

Si l'Est républicain, journal longtemps jugé sérieux  (dans la mesure où un journal peut l'être) dit vrai, M. Roth tenterait de justifier la censure de l'œuvre de Mariën par un souci de "protection morale et intellectuelle de la jeunesse". Morale, ça on le comprend : ce fut toujours au nom de la morale qu'ont été interdits les livres, les tableaux, les sculptures, et les mathématiques (voyez Galilée), les chansons, et les hommes et les femmes qui n'avaient pas l'heur de plaire au pouvoir en place et à la religion dominante, l'idéal ayant été atteint plusieurs fois dans notre pays par ce que ses tenants eux-mêmes appelaient l'Ordre moral. On sait d'où cela vient et où cela conduit.

Je laisse donc volontiers au Roth sa morale sur laquelle je m'assois confortablement.

Reste, et c'est à vous, cette fois, Monsieur le Président, que je m'adresse, l'inimaginable et toute nouvelle notion de protection intellectuelle. Doit-on comprendre que le génial Roth interdit la lecture de Montaigne - qui a su si bien montrer la diversité des "morales" d'un peuple à l'autre -, et la lecture de Diderot, l'Encyclopédie entre autres ayant été condamnée (et sauvée de justesse par une fille douteuse, quasiment une morue, la marquise de Pompadour), et la lecture de Voltaire et celle de Marguerite reine de Navarre et, plus haut encore, celle des philosophes (et des historiens et des dramaturges) de l'antiquité grecque et latine, tous capables de pervertir notre chaste jeunesse, et naturellement Kropotkine ou Marx, des voyous quoi, et, j'y pense, un autre voyou, très à la mode ces temps-ci, André Malraux.

Il est désormais fondamental d'expliquer et approfondir la notion de protection intellectuelle. Je pense qu'un recours aux discours des chefs nazis, aux commentaires de Goebbels qui a su à merveille protéger intellectuellement la jeunesse allemande, aux arguments des initiateurs et organisateurs de la célèbre exposition de l'Entartete Kunst (art dégénéré) en 1937-1938, fournira matière à une définition solide et à la mise en pratique, non plus seulement à Epinal mais dans la France entière et ses DOM-TOM, de la protection intellectuelle de la jeunesse, et tant qu'à faire, des Français (et étrangers vivant salement sur notre sol) de tous âges et toutes conditions.

Le salut de la patrie est à ce prix.

Je vous remercie d'emblée, et aussi pour finir, des mesures que vous prendrez (je songe comme vous à une commission parlementaire) en vue d'éclairer les hommes (dont les femmes) de lettres et ceux - celles des Beaux-Arts sur leurs devoirs intellectuels.

Veuillez, Monsieur le Président, accepter l'expression de mes sentiments respectueux et dévoués.

Noël ARNAUD