Voici une anecdote au sujet d’une manif toulousaine en 1934 pour la venue de Taittinger. Toulouse a été mis en état de siège. Jean Marcenac et Lucien Bonnafé était à la pointe du combat. La préfecture voulait assurer le droit de réunion. Les gardes mobiles ne furent pas tendres. « C’est à cet instant que du fond de la rue de Metz, nous vîmes arriver, sabre au clair, une charge de gendarmes à cheval. » indique Marcenac dans ses mémoires (p. 136)

Lucien Bonnafé a fini par être arrêté et Marcenac indique :

« L'image de Lucien, emporté par les gardes ne me quittait pas. Cela faisait près de cinq heures qu'on l'avait pris et je me dis que le mieux était d'aller voir dans les hôpitaux. Je fus partout très bien reçu, par des internes qui, pour la plupart, le connaissaient. Ils avaient en charge beaucoup de blessés, mais ne savaient rien de lui. « On a transporté ici tous les blessés graves me dit l'un d'eux. Il n'y a pas de morts, semble-t-il, chez vous. Du côté de la police, en revanche, il paraît... » Je revins au Capoul et m'assis avec quelques amis. Soudain, Lucien entra, traînant la jambe, le visage marqué de coups mais souriant. Il nous expliqua qu'après l'avoir résolument tabassé, on l'avait poussé dans une pièce où se trouvaient déjà d'autres manifestants arrêtés et allongés à même le ciment — des blessés, qu'il s'était aussitôt mis à soigner. Comme, chez l'un d'eux, le cœur faiblissait rapidement, il avait tapé à la porte et appelé les gardes. C'est alors que se produisit le miracle. Un officier vint voir ce qui se passait. C'était le capitaine Theil, qui commandait la gendarmerie de l'arrondissement de Figeac. Il avait demandé sa mutation dans la Garde où on l'avait promu commandant. Il réalisa l'effet produit s'il apparaissait comme ayant trempé, même du bout du doigt, dans l'arrestation du fils du docteur Bonnafé, du petit-fils du docteur Dubuisson, par ailleurs une des gloires du collège Champollion. Et c'était je crois, un assez brave homme, parfois compagnon de chasse de Lucien et de son père sur leurs terres de Roquefort. Son fils et sa fille avaient été nos camarades de classe. «Petit malheureux, si ton père te voyait», dit-il à Lucien. «Ça ne l'étonnerait pas», répondit-il. Finalement Theil donna l'ordre de transporter le blessé à l'hôpital et fit sortir Lucien, dont on n'avait, heureusement, pas encore relevé l'identité. Ces hasards-là abondent, dans la guerre des rues : un voisin, une connaissance, un compatriote, font souvent toute la différence entre la liberté et la prison, la vie et la mort. »

Ainsi va la vie. J-P Damaggio