Puisque je viens de parler de Maurice Mauviel, rappelons ce qu’il indique à la fin de son livre en reprenant un texte d’Aragon au sujet d’un poème de Mouvement perpétuel. J-P D

 

BOUÉE

Dans une neige de neige

un enfant une fois

jeta l'âme de lui

et il ne savait pas

il ferme les paupières des yeux

 

Un couple

il veut dire un homme et une femme

une fois une fois

tout le long du chemin

un couple d'eux deux

 

Le froid et le chaud une fois

Or il fut sur le point

Or il se mit

il chantait

il mange une gaufre au soleil gaufre

 

L'image d'elle dans l'eau

Une fois dans l'eau une fois

c'était un fleuve d'eau

L'eau mouille clair blanc

Fleur humide

 

ORIGINE DE « BOUÉE » d'après Aragon

(commentaire de 1974)

Ce poème est né de la lecture des Fables de Lokman expliquées par deux traductions françaises, l'une littérale et juxtalinéaire, présentant les mots français en regard des mots arabes correspondants, l'autre, correcte et fidèle, précédée du texte arabe avec un dictionnaire analytique des mots et des formes difficiles ...par A. Cherbonneau, Directeur du Collège Arabe-Français à Alger et Membre de la Société Asiatique (Paris, Librairie de L. Hachette et Cie et chez tous les libraires de l' Algérie). Livre qui m'était tombé entre les mains, je crois vers l'époque où je suivais des cours die malais à l'école Berlitz, c'est-à-dire en 1922 ou 23, et où j'avais tenté d'apprendre à lire les caractères arabes. Lokman, comme l'auteur initial de Medjnoun et Leïla, qui devait quelque trente-six ans plus tard me donner le thème d'où est sorti Le Fou d'Elsa, est un poète de l'époque préislamique.

J'avais été frappé par le caractère de la traduction juxtalinéaire, beaucoup plus poétique que la traduction, correcte et fidèle (c'est-à-dire écrite selon la syntaxe du français moderne), et j'avais résolu d'imiter le style littéral de la langue arabe ainsi transposée dans notre langue.

Il est difficile d'expliquer autrement que par l'exemple comment l'arabe, ici, semble plus proche, du fait qu'il n'épouse aucunement notre grammaire, mais conserve les flexions de la langue originale. On pourrait s'en faire idée pour peu qu'on connaisse un idiome, comme l'allemand ou le russe, qui se passe de la plupart, par exemple, de nos prépositions, grâce à l'usage des déclinaisons. Mais, ici, de plus, il me semblait passer dans les mots le vent et les sables du désert. Il m'a semblé qu'on pourra mieux le comprendre si je reproduisais ici deux pages du livre que j'ai toujours entre les mains, où la lecture comparée des traductions en dirait plus que je ne pourrais en une ou deux pages de ce livre-ci, le fera comprendre au lecteur.

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Je dois à la langue arabe d'avoir dans mon langage natal fait à sa lumière la critique d'un mode verbal, je veux dire l'emploi des temps futurs et de leurs explétifs en français. C'est à quoi, dans un Tome à venir — et dont je redoute d'évaluer le chiffre de tomaison —, un Tome à venir de cette collection, on verra se poursuivre dans ma poésie (précisément avec Le Fou d'Elsa) la critique amorcée par les modes verbaux de la conception même du temps.

Cette note a des airs d'esprit de l'escalier. Mais le monte-t-on ou le descend-on, cet escalier-là ? Quand j'écrivais Le Mouvement perpétuel, il me semblait le monter. Avec l'âge, le sentiment s'en est inversé. Mais, à partir de quand peut-on parler encore de descendre, par crainte d'employer le mot dégringoler qui, depuis le commencement de 1974, s'est mis, pour moi s'entend, à me paraître plus juste. Si bien que c'est maintenant, non plus la critique du futur qui me semble nécessaire, mais que déjà celle des « temps passés » me paraît dérisoire, et que j'ai quelque lassitude à si lentement pourtant, parcourir une route jalonnée de tombeaux. D'amis, d'indifférents ou d'ennemis. Mais de tombeaux.  Avril 1974

(Œuvre poétique complète LCD, tome II, p. 94-98 ; Labyrinthe