L'entretien du 13 mars 1999 avec Noël Arnaud au sujet du typographe Lucien Carrio, eu un autre sujet, Boris Vian. D’autres sujets avaient été prévus mais cet entretien fut sans suite.

J’ai posé directement la question : comment Noël ARNAUD le résistant, comment pouvait-il rencontrer Boris VIAN qui resta à côté de la guerre ?

Noël Arnaud : «On se retrouve au collège de ‘Pataphysique. En fait je l'ai connu assez tardivement, à la fin de Tabou, c'est-à-dire en 1947. Il y avait le scandale de « J'irai cracher sur vos tombes ». Je l'ai connu un peu mieux à partir des années 49-50 quand il a essayé de faire du cinéma avec Pierre KAST l'assistant de GREMILLON et tu vas voir comme l'histoire est compliquée. GREMILLON s'est marié avec l'ancienne épouse de Gérard de SEDE [que Noël a connu aux Réverbères et à la Main à plume]. Pierre KAST était un camarade : il avait été dans les manifestations du 11 novembre 1940, des manifestations d'étudiants. Il a même été l'un des organisateurs de la manifestation avec Jean LESCURE, à une époque où les Allemands voulaient se faire bien voir et où ils étaient donc moins répressifs. Donc Pierre KAST et Boris VIAN on voulu travailler ensemble. Il a écrit plusieurs scénarios, certains en collaboration avec Pierre KAST. En réalité Boris VIAN a été comédien dans les films de Pierre KAST mais il n'a jamais pu faire jouer ses scénarios ! »

Il me faut, sur ce point, renvoyer les lecteurs aux pages 295-319[1] du livre de Noël ARNAUD : Les vies parallèles de Boris VIAN[2] où Pierre KAST dit, entre autre chose, ceci : « Tout ce que Boris VIAN pensait du cinéma s'est, en quelque sorte, traduit de manière négative. » Et c'est si vrai que Boris VIAN va mourir dans une salle de cinéma en assistant à la projection de J'irai cracher sur vos tombes !

Par la suite Noël Arnaud va retrouver Boris VIAN dans un autre cadre suite à la mise en scène de la pièce : l'Equarissage pour tous. La pièce est écrite en 1947, publiée en 1950 et jouée pour la première fois le 11 avril 1950 par le Théâtre des Noctambules. Dans la dernière édition des Vies parallèles de Boris VIAN, en publiant une lettre de Boris à « son chair mètre » Jacques LEMARCHAND, Noël ARNAUD donne un aperçu de l'ambiance d'alors.

L'entretien du 13 mars 1999 se poursuit ainsi :

« Boris VIAN a eu des histoires, et encore des histoires, avec sa pièce l'Equarissage pour tous, et il a été défendu par le Collège de 'Pataphysique. Alors il est devenu membre du Collège à part entière (il en est devenu satrape) et par conséquent on s'est beaucoup vu. Voilà pourquoi à sa mort, avec François CARADEC on a été appelé par sa veuve, Ursula VIAN car elle s'est trouvé devant un monceau de papiers incroyables. Elle était danseuse, elle avait son travail et elle voyait les papiers de loin donc avec François on a classé tout ça ce qui a permis à CARADEC de faire une première bibliographie qui a surpris tout le monde car personne n'imaginait que VIAN ait autant écrit. D'un autre côté, l'éditeur Jean-Jacques PAUVERT et les deux épouses de Boris m'ont demandé de faire quelque chose sur lui. Je connaissais bien la première Michèle LEGLISE qui est devenu la maîtresse de Jean-Paul SARTRE, et leur fille CAROLE morte cette année (j'ai lu l'information dans Le Monde, sous un style bizarre) d'une sclérose en plaques. Elle se mettait contre un mur et elle se liquéfiait. J'ai travaillé aussi en accord avec le fils qui a fait du free-jazz et qui vit toujours. On posait des questions aux deux femmes (parfois des questions indiscrètes) surtout quand Boris connaîtra le succès des années 60 par mon travail (fait avec l'aide de François CARADEC et de deux autres amis   ) c'était une forme de réponse. Il n'est pas tout à fait exact de dire que le succès se produisit après sa mort car de son vivant il a eu un important succès avec un opéra Le chevalier de neige, ce qui est inattendu. Il fut joué à Nancy en février 1957 avec musique de Georges DELERUE, il a eu un très très gros succès : opération soutenue par MALRAUX. Ce fut d'abord un spectacle de plein air très réussi. Marcel LAMY, un personnage très très bien, directeur de l'Opéra de Nancy avait vu le travail réalisé à Caen en 1953.

Jean-Jacques PAUVERT était un des rares à avoir lu l'œuvre de Boris VIAN et il l'aimait. Voilà pourquoi il faisait cela. Il ne pouvait pas imaginer que les gens se précipiteraient sur ce numéro de la revue. Elle a été épuisée en vingt-quatre heures et il a fallu faire marcher deux machines pour alimenter la demande. Ce fut un succès inattendu. Les parents étaient passés à côté, complètement à côté en négligeant l'œuvre véritable, et ce sont les jeunes qui vont assurer ce succès contre les parents. Puis les enseignants sensibles à ce que disaient les jeunes se sont intéressés à Boris VIAN. Et ce succès continue.»

Avec Marie-France nous mentionnons la présence au dernier Festival d’Avignon off des Bâtisseurs d’Empire, pièce qui recevait un important public avec pourtant une interprétation faible.

J-P Damaggio

 

P.S. Cette partie de l’entretien est inédite car elle devait figurer dans ce que le journal Point Gauche ! appelait Les Poches de Point Gauche ! Il devait y avoir cinq chapitres. Le typographe, Boris Vian, Le surréalisme-dadaisme, L’humour, La politique. Le projet n’a pas vu le jour.



[1] Chapitre sur le cinéma qui débute par le témoignage de Pierre Kast.

[2] En 1966, la revue Bizarre publie la première version des Vies parallèles. En 1970 J-J Pauvert reprend le texte sous forme de livre, puis en 1970, c’est l’édition 10/18. L’édition évoquée ici est la cinquième. Il était difficile d’interroger Noël Arnaud sur la question puisqu’au premier abord tout était dans le livre. Sauf que par exemple si on prend le chapitre sur la Pataphysique on s’aperçoit qu’il n’y a rien sur le lien personnel qui nait dans ce contexte entre les deux écrivains car Noël Arnaud vielle à être peu présent dans le livre.