J'aime bien François Cocq, aussi je reprends son texte. J-P Damaggio 

Changement de marée,  Mai 28 

Tribune publiée lundi 27 mai dans Marianne, ici en version augmentée

C’est souvent un bruit sourd. Puis de forts remous. Et la marée tourne. Le processus destituant qui se prolonge et continue à tout emporter. Les vieux partis, comme les nouveaux qui ont fait le choix de s’institutionnaliser. Ne subsiste plus dans ce paysage d’un côté qu’un président qui a fait le choix de cliver la société pour pouvoir gouverner de manière minoritaire, et de l’autre la force qui accepte d’être l’expression de ce dégagisme pour mieux porter sa vision identitaire des choses. Mais cette fois, une bascule s’opère : émerge en contrepoint l’esquisse du processus constituant. Le mouvement des Gilets jaunes a commencé à redonner le goût du politique au pays. L’intérêt pour la chose publique, revigoré ces six derniers mois, s’est traduit par un regain de participation. Limité certes. Mais la courbe s’est inversée. Alors certes le reflux prendra du temps. Mais la marée tourne. Le PS avait déjà disparu du paysage en 2017. C’est au tour de LR de capituler devant le rejet populaire. Les frères siamois du bipartisme sont cette fois pareillement emportés. Des vieux partis il ne reste rien. Quant aux nouveaux, pour avoir préféré vouloir leur chiper leur place plutôt que de cultiver leur jardin, ils les accompagnent dans l’abîme. DLF a disparu des écrans radars. LFI, en s’institutionnalisant au détriment du mouvement et de la promesse de 2017 d’être le chaînon démocratique manquant entre les gens et la représentation, est passée à côté du souffle populaire. LFI ne capte ainsi plus que 18 % de l’électorat qui s’était prononcé en 2017 en faveur de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, plus faible total de tous les candidats à cette élection. Un peu comme si LFI avait banni ses propres électeurs. L’échec de sa tentative de satellisation des autres formations de gauche avec sa stratégie du « leadership à gauche » tend à la ramener au même état de nature que ceux-là : celui d’un astre mort. Comme le dit la chanson, à essayer de vivre comme si de rien était, on se fait un beau jour, emporter par la marée.

Les vieux blocs ne valent pas mieux. La droite est en capilotade, écartelé sur chacun de ses flancs. La gauche ? Pas même 30 % toute mouillée en comptant en son sein EELV, qui pèse 45 % du total, et  qui a fait campagne en se revendiquant ni de gauche ni de droite. La gauche électorale est arasée.

Le Pen et Macron peuvent pavoiser. Ils ont construit autour d’eux un champ de ruines. Leur victoire ne tient ainsi pas tant à leur succès qu’à l’auto-destruction qui s’est manifestée autour d’eux. Macron n’avait plus qu’à ancrer son socle. Le Pen à capitaliser sur ce rôle de sparring-partner si gentiment affublé par le président, et compter sur le rabattage opéré par les stratégies du référendum anti-Macron que d’autres formations lui servaient sur un plateau. Quant à Jadot, malgré son allégeance au marché, il a su se mettre à distance du bourbier du système et récolte de ce fait les fruits de l’aspiration écologique que d’autres auraient légitimement pu prétendre cueillir. Les vieilles cartes électorales ont été brûlées.

Pour autant l’histoire vacille. La soif de politique, de discussion, d’échange qui s’est emparée du pays depuis 6 mois avec le mouvement des Gilets jaunes s’est traduite par une disponibilité nouvelle pour s’investir dans le devenir de la Cité. La participation progresse de 10 points. Pour la première fois depuis trop longtemps, un processus constituant est engagé. Il est encore volatile. Nul ne doit pourtant le craindre. La preuve, le RN n’est pas aujourd’hui porté par cette dynamique quand bien même il capitalise dessus. L’urgence est donc à offrir un débouché naturel à cette soif de refonder du commun. L’élection européenne ne doit pas refermer la parenthèse. Au contraire, l’irruption populaire a créé une brèche. Partiellement encore, des franges du peuple se reconstituent en corps politique, sur des ronds points ou dans les élections. Mais le mouvement ne demande qu’à essaimer. Travaillons- y : telle est la proposition que nous avons faite collectivement avec un certain nombre de camarades : https://www.liberation.fr/debats/2019/05/08/gilets-jaunes-c-est-au-peuple-qu-il-appartient-d-ecrire-la-suite-de-l-histoire_1725666 .

En évitant l’écueil des barrages à Le Pen ou des barrages à Macron pour être enfin soi, puisse le flot de cette reconquête de notre souveraineté collective, cette liberté républicaine chère à Rousseau, demain tout emporter.