mystère michéa

Me voici totalement d'accord avec Natacha Polony. Marienne paut à la fois publier un édito de Jacques Julliard qui en appel au sauveur François Hollande et ce texte à la gloire de Michéa. Les uns peuvent prendre prétexte de Julliard pour rejeter Marianne ou faire de même sous prétexte du soutien à Michéa. A chacun sa façon de lire. JPD

 

Marianne / 31 mai au 6 juin 2019

 Jean-Claude Michéa le visionnaire inclassable

 Notre collaborateur Kévin Boucaud-Victoire signe un brillant et passionnant essai consacré au philosophe, entre critique radicale du libéralisme et défense d'un socialisme originel. PAR NATACHA POLONY

 Jean-Claude Michéa est sans doute la figure intellectuelle la plus originale que compte le paysage français.

Non pas seulement parce qu'il pousse la cohérence intellectuelle jusqu'à refuser toute apparition télévisée, toute participation à ce spectacle que l'ensemble de sa pensée autopsie inlassablement, mais surtout parce que les crispations et les controverses qu'il provoque nous racontent les postures et les non-dits qui interdisent aujourd'hui de concevoir une alternative réelle au capitalisme dans sa version consumériste et festive. Jean-Claude Michéa, par sa précision chirurgicale, par son style fait d'axiomes et de scolies, est un détecteur de renoncements et de ridicules. Et quand une part de la gauche qui pense bien, en 2013, décide de «s'occuper» de Michéa, c'est-à-dire de l'accuser de «simplisme», de «faiblesse intellectuelle», et de dérive vers une «révolution conservatrice», bref, quand cette gauche entreprend de le traiter de rouge-brun, c'est bien parce que son travail a pour objet de débusquer les incohérences des adorateurs de la religion du progrès et autres ralliés au libéralisme dans sa version pseudo-libertaire.

Les luttes ouvrières

Il y a bien un « mystère Michéa », comme le démontre notre collaborateur Kévin Boucaud-Victoire dans un ouvrage qui met au jour tous les débats que fait naître l'œuvre du philosophe. Le mystère, d'abord, d'un positionnement idéologique que beaucoup, à gauche, feignent de ne pas comprendre, et que beaucoup, à droite, feignent de comprendre. Un positionnement qui mêle une critique radicale du libéralisme et la défense d'un socialisme originel, porteur de l'héritage des luttes ouvrières. Jean-Claude Michéa serait-il celui qui «brouille les repères», selon l'expression obsessionnelle de ces gardiens de l'orthodoxie politique ? Par son analyse méticuleuse, Kévin Boucaud-Victoire démonte le faux procès. Jean-Claude Michéa, qui fut longtemps confiné aux seules pages « Idées » de Marianne et de quelques autres, a le mérite de la constance. Et ce n'est pas parce qu'une part de la droite antilibérale, voire authentiquement réactionnaire, lui trouve des charmes que lui-même se serait éloigné de ce qui fait le cœur de sa réflexion : la mise au jour des mécanismes révolutionnaires à l'œuvre dans le libéralisme et de leur caractère profondément aliénant pour les «gens ordinaires», ceux qui aspirent à vivre simplement, à tisser des liens à travers des échanges désintéressés et à préserver leurs modes de vie.

Les figures et concepts les plus actuels hantent d'ailleurs ce livre. On y trouve les «gilets jaunes», et ce populisme dont les médias se repaissent sans jamais en dessiner vraiment les contours. Car la révolte de ces petites gens, redécouvrant sur les ronds-points une sociabilité que les formes modernes du capitalisme ont peu à peu fait disparaître, offre la plus formidable illustration du travail de Jean-Claude Michéa. Plonger dans son œuvre, c'est comprendre très exactement pourquoi les choses ne pouvaient en arriver que là.

Pensée dialectique

Bien sûr, Jean-Claude Michéa a le défaut, aux yeux d'une gauche qui célèbre les droits individuels pour faire oublier qu'elle a abandonné toute idée de progrès social, de ne pas s'extasier devant les supposées avancées de la modernité, PMA, GPA et autres luttes contre «toutes les formes de discriminations ». Mais Kévin Boucaud-Victoire dissipe tout malentendu. Le philosophe n'a rien d'un nostalgique d'une société d'ordre, et il n'est pas, à moins d'une certaine dose de mauvaise foi, soupçonnable de rêver à l'écrasement des minorités. Mais il pense de manière dialectique, et non en bloc, comme la plupart de ceux qui occupent aujourd'hui l'espace intellectuel. Utiliser le potentiel émancipateur des Lumières pour critiquer l'individualisme des Lumières, c'est éviter chaque fois de tomber dans le systématisme et les caricatures.

Ce qui ressort finalement de ce Mystère Michéa, c'est la singularité d'une pensée qui s'adosse avant tout à la vie, aux plaisirs ordinaires de la vie et aux conditions de leur préservation. Comme George Orwell, qu'il a fait redécouvrir en France, Jean-Claude Michéa pense d'abord à travers son amour des lieux, de la nature et des moments d'échange quotidien. On ne pense pas de la même manière quand on a cultivé la terre, quand on vit, comme les gens dont on parle, loin de tout service public et de tout commerce, mais entouré de beauté.

Derrière la décroissance, le populisme, la critique du libéralisme, que le livre explore en offrant au lecteur les clefs et les références, se trouve avant tout une pensée incarnée et profondément humaine.