Fellag 2003

J’ai plusieurs fois évoqué Fellag sur ce blog. Je reprends ici cet entretien où on en apprend des belles sur les descendants de Bertold Brecht, sur Marseille et bien sûr sur Fellag qui en cette occasion fait un duo cohérent avec Biyouna. J-P Damaggio

 L’Humanité Lundi 24 mars 2003

Entretien avec le comédien-poète algérien Fellag, qui présente à Marseille un nouveau spectacle musical et pétillant, intitulé l'Opéra d'Casbah, mis en scène par Jérôme Savary.

MARSEILLE (BOUCHES-DU-RHÔNE), CORRESPONDANT RÉGIONAL.

Installé en France depuis 1995 après avoir notamment dirigé le théâtre de Bejaïa (ex-Bougie) en Kabylie, Fellaga triomphé dans Djurdjurassic Bled, que plus de cent mille spectateurs ont vu en 1998-1999, puis dans un autre one man show, Un bateau pour l'Australie. Cette année, il se lance dans l'opéra comique avec un spectacle mis en scène par Jérôme Savary qu'il a écrit en deux parties: Ma Casbah, interprétée par la comédienne et chanteuse Biyouna, et Comment faire un bon petit couscous, qu'il jouera en compagnie du comédien algérien Abdou Elaidi, à Grenoble depuis 1983, et du percussionniste Jean-Luc Bernard. Il a choisi Marseille, «la plus orientale des villes de France » selon lui, pour y donner les premières représentations sous un chapiteau (1).

 

 Le titre du spectacle fait penser à l'Opéra de quat'sous de Bertold Brecht: quel lien existe-t-il?

Fellag. J'ai effectivement, dans un premier temps, écrit un texte qui s'inspirait de la pièce de Brecht. Cela m'a permis de pousser un peu plus que pour mes précédents spectacles le travail d'écriture. Malheureusement, les descendants de Bertold Brecht nous ont interdit, avec Jérôme Savary, de faire des emprunts à l'Opéra de quat'sous. Nous avons donc revu toutes les situations, mais il y aura quand même encore avec le texte des chansons et de la poésie. Je me garde aussi la possibilité d'une part d'improvisation libre en fonction peut-être de l'actualité internationale. La mise en scène de Jérôme Savary va permettre de faire pétiller le spectacle où sera évoqué le petit peuple dans les années où les Français s'orientalisaient et où les Algériens s'occidentalisaient, c' est-à-dire lorsque tout entre nous était encore possible en Algérie.

Pourquoi présenter d'abord ce spectacle à Marseille?

Fellag. Marseille est une face d'Alger. Donc parler de la Casbah à Marseille, c'est comme si je parlais du Panier à Alger et de son petit peuple, avec la même tendresse et la même gouaille, je l'espère, d'une rive à l'autre. Quelque part, je me considère un peu comme un Marseillais à partir du moment où je suis d'Algérie. Et puis, nous allons jouer sur le J4, le quai du port à la Joliette d'où partaient les bateaux pour l'Algérie. Un chapiteau sera installé à l'endroit même où les immigrés qui rentraient au pays venaient vingt-quatre heures avant le départ du bateau, faisaient du camping, mangeaient dans les voitures en attendant d'embarquer. Ils faisaient déjà bien avant moi leur théâtre! Comment vivez-vous l'Année de l'Algérie en France?

Fellag. Je revendique ma culture berbère, qui est celle de mes origines, tout en me sentant un artiste profondément algérien. Je suis révolté et je dénonce très fortement le jeu du pouvoir qui a écrasé une partie de la population et laissé pourrir la situation en Kabylie depuis deux ans. Pour cette raison, je ne veux pas participer à cette Année de l'Algérie en France, ce qui m'a amené à refuser une importante subvention pour monter ce spectacle. Mais l'accepter, cela aurait été comme trahir mes convictions. Je préfère rester un artiste libre et populaire.

Comment expliquez-vous votre phénoménal succès (250 000 spectateurs pour Un bateau pour l'Australie), alors que vous parlez principalement d'un pays, l'Algérie, en pleine tragédie depuis dix ans?

Fellag. J'aborde des problèmes à propos desquels d'autres artistes hésitent à faire rire le public. Je crois que je touche là où ça coince et, moi, j'arrive pour décoincer. Je le fais avec de l'amour et le maximum de sincérité. Alors les gens me pardonnent, même si parfois c'est un rire de gêne que j'entends. Il y a aussi heureusement des rires libérateurs, des rires thérapeutiques, dont les gens ont besoin et qu'ils viennent trouver dans mes spectacles, si j'en crois ce qu'ils me disent.

Vous-même, avez-vous le cœur à rire en ce moment?

Fellag. Le rire fait partie de l'être humain. On rit même pendant la guerre. Le soldat qui tue pendant la journée, le soir boit des bières en rigolant. Les victimes aussi rient : le rire, l'humour, c’est ce qui a permis aussi aux Algériens de tenir le coup ces dix dernières années. Ce n'est pas le rire du soldat que je vais traiter dans l'Opéra d'Casbah, mais le rire comme moyen de raconter des histoires tragiques ou certains comportements de l'être humain. Si j'étais là pour me moquer ou pour rire des autres en les dévalorisant, ce serait indécent et j'aurais arrêté depuis bien longtemps. Le rire a toujours été pour moi un véhicule. Lorsque j'ai utilisé le rire pour écrire des spectacles à Alger en pleine tragédie, je crois que j'ai été utile à mes compatriotes. La preuve, ce sont eux qui m'ont encouragé à continuer sur ce registre-là. Lorsqu'il y a une guerre, je souffre un peu plus que d'habitude dans mon âme d'être humain, mais le devoir de l'artiste et du poète dans cette circonstance, c'est justement, pour aider ses frères, de continuer à raconter des histoires humaines. Et je suis sûr que les spectateurs qui se réuniront chaque soir à Marseille sont des gens qui aiment le théâtre, donc la vie, et qui seront tous antiguerre.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR PHILIPPE JÉRÔME

(I) Du 28 mars au 11 avril à l'espace Saint-Jean du J4 à Marseille, du mardi au vendredi à 20 heures, le samedi à 20 h 30 et le dimanche à 15 heures. Durée 2 heures, avec entracte. Tarif plein: 24 euros; tarif érémistes (le soir à la caisse) 1 euro. Location: points de vente habituels et sur place. En mai et juin, à l'Opéra-Comique de Paris.