va nu pieds

A la réédition de ce livre de nouvelles qui aurait dû devenir un classique de la littérature française, je découvre la présentation qu’en fait Ph. Dubois que je ne connais pas, dans l’Intransigeant.

J’y trouve la confirmation d’une évidence souvent oubliée. Dans ses nouvelles, Cladel ne raconte que ce qu’il a vu. Et les notes offertes par Ph. Dubois donnent envie de relire Cladel. J-P Damaggio

Livre accessible sur gallica : ICI.

L'Intransigeant. 1884-03-22.

LES LIVRES

Les va-nu-pieds, par Léon Cladel,

1 volume in-12, petite bibliothèque Lemerre,

C’est en 1873 que Léon Cladel, réunissant en volume des Nouvelles parues dans divers journaux depuis 1860, les publia sous ce titre, destiné à devenir promptement célèbre : Les Va-nu-pieds.

« L’apparition de ce livre fut un véritable événement littéraire. La critique s’en empara enfin, dénigra ou loua avec passion l’œuvre du maître qui se révélait sous un nouvel aspect. Cladel, étudiant la vie des humbles, des déshérités, des misérables, des désespérés, venait de l’exposer dans ses terribles réalités, avec ses obscurs héroïsmes et ses poignantes douleurs, que peignait puissamment son style énergique et convaincu.

C’était hardi. On cria beaucoup. Les plaies sociales devraient, paraît-il, rester cachées comme des hontes. Certains satisfaits de la littérature ne lui pardonnèrent jamais de les avoir mises au jour.

Il en est même qui allèrent plus loin ; ils nièrent, attribuèrent au seul tempérament poétique, à l'imagination de Cladel la conception de cette œuvre si douloureusement vraie, si sincèrement exacte.

D’autres, enfin, dénoncèrent l’auteur aux rigueurs du parquet, réclamèrent à cor et à cris des poursuites.

L’œuvre de Cladel est réelle, par cette bonne raison qu’elle a été vécue.

Elle a eu à subir, avant de voir le jour, bien des luttes. Son sort a été celui d’un enfant seul, sans appui et sans fortune, et qui doit par lui-même se créer dans la société une situation.

Nous saisissons avec plaisir l’occasion que nous offre l’éditeur Lemerre de raconter l’histoire étrange et peu connue de ce chef-d’oeuvre. Elle intéressera certaine ment les lecteurs de l'Intransigeant.

Le Sergent de Ville était un sergent de ville de l’Empire qu’a parfaitement connu Cladel, comme il a également connu la pauvre Nazi, paysanne du Quercy, son pays natal.

La première de ces Nouvelles parut en 1868 dans le Corsaire, de F. Faure, actuellement secrétaire de l’éditeur Dentu.

Nazi, écrite en 1873, jour anniversaire de la mort du sinistre bandit de Décembre, parut dans l’Evénement peu de temps avant la Maudite, qui valut à son auteur de la prison, de l’amende et la privation de ses droits civils et politiques !

Eral le Dompteur était originaire de Toulouse et. devint célèbre à la suite de l’aventure que raconte Cladel. Cette Nouvelle parut en « variété » dans le Figaro immédiatement après celle intitulée : Le nommé Quouel, qui d’abord avait été successivement refusée par plusieurs journaux pseudo-républicains.

C’est également au Figaro que parut un Noctambule, cette touchante histoire d’un chiffonnier. Villemessant en fut si satisfait qu’il en paya deux fois le prix convenu à son auteur, chose assez extraordinaire pour être rapportée.

L’Enterrement d'un ilote, épisode de la vie au Quercy, textuellement racontée, et qui jette un jour si vif sur les mœurs sauvages et égoïstes des habitants de ce pays, ne put trouver accès que dans une petite revue du quartier Latin, La Revue nouvelle.

Les Auryentys, autre épisode de la vie de trois des compatriotes de Nazi, est le seul travail que Cladel ait pu placer sous l’Empire dans un journal républicain ; le Siècle, et encore après de nombreuses corrections consenties à grand’ peine par l’auteur.

Achille et Patrocle n’eut pas la même chance. Cette Nouvelle, refusée partout, ne put trouver l’hospitalité que dans les colonnes d’un journal conservateur, la Situation, où Cladel eut pour collaborateurs littéraires Jules Vallès et Arthur Arnould. Cladel a été témoin de la terrible mort de l’Hercule, boulevard de la Villette.

Il était-à cette époque (1863), expéditionnaire aux Abattoirs de la Villette et obligé de se lever à cinq heures du matin pour être à son travail à six heures !

C’est en sortant de son bureau, par une horrible journée pluvieuse et froide, qu’il vit mourir Znellin, qui s’appelait réellement Zaïn. Le maître fut tellement frappé qu’il écrivit ses impressions et les publia dans le Nain jaune, d’Aurélien Scholl.

Montauban-tu-ne-le-sauras-pas était le .surnom du «père de Cladel.

Cette Nouvelle publiée dans la République française, en 1873, est la biographie même de l’auteur. Il y raconte son enfance, ses espoirs, ses désillusions, enfin ses succès. C’est certes l’une des pages les plus empoignantes qu’il ait jamais écrites.

Le volume dont l’éditeur Lemerre vient d’augmenter sa petite bibliothèque — où sa place était marquée depuis longtemps se terminé aujourd’hui par Revanche, l’histoire de ce bébé, né sur les barricades de la Commune, et que les derniers survivants baptisèrent de ce nom plein d'espoir, tandis que de tous côtés pleuvaient les balles et la mitraille.

Cette «Nouvelle ne se .trouvait pas — et pour cause— dans toutes les éditions précédentes. Courageusement écrite en pleine réaction, elle avait été impitoyablement refusée par les journaux, même les plus avancés. En 1873, l’éditeur Lemerre avait cependant consenti à la faire paraître, mais sur avis « charitable » de l’autorité, il dut briser les clichés pour ne pas être poursuivi.

C’est seulement en 1881 que Charpentier la fit connaître au public.

Telle est l’histoire de ce livre, écrit sans préméditation, commencé en 1860, terminé en 1873, revu depuis, et que Cladel vient de republier après corrections, inscrivant fidèlement sur la première page ce mot : Ne varietur. Ph. Dubois