En 1882, sur le Livre, Revue du Monde Littéraire, imprimée par l’éditeur A. Quantin, et suite à la publication des Soirs de Bataille de Clovis Hugues, Léon Cladel trace un portrait de la littérature de son temps. Un acte rare chez l'écrivain pour qui l'Académie française n'est pas à l'honneur. On y découvre une connaissance globale du paysage littéraire, du modeste Camille Delthil son ami de Moissac, au géant Flaubert. Je termine là mon escapade cladélienne car je cherchais en fait un propos de Cladel sur Clovis Hugues. JPD

P.S. Des allusions m'échappent.

 Livre, août 1882

…. Il y a dans le crâne musical de ce barde chevelu toutes les cordes imaginables et, de même qu’elles vibrent sous les mâles paroles de l’orateur à la Chambre ou sur l’estrade des clubs, elles résonnent tantôt douces et caressantes, tantôt graves et rudes en ce recueil d’hymnes et de chansons sorti si brusquement des profondeurs du passage Choiseul ; Alphonse Lemerre, éditeur spécial, qui ne calcule jamais, quoique Normand, a depuis longtemps réuni chez lui la plupart des meilleurs rimeurs contemporains.

Une pléiade d’excellents ouvriers encore jeunes tels que Sully-Prudhomme, naguère recrutée par la caduque Académie française ; Copée dont on entendra bientôt le discours conservateur sous la coupole de l’Institut ; Armand Sylvestre que les immortels agréeront aussi malgré ses gaillardises ; Paul Bourget qui serait si bien, sous le frac à palmes vertes que des fées railleuses suspendirent au-dessus de son berceau ; Mirat, Valade, ces frères siamois que l’on sera forcé d’admettre dans le même habit officiel, de Pomairols, Fernand Crésy, Laurent Tailhade et tutti-quanti travaillent suent, ahanent et triment là.

Certainement Hugues ne sera point des quarante ; mais s’il ne siège pas au Palais-Mazarin, il s’en consolera très aisément avec les ombres de Voltaire, de Diderot, de Rousseau, de Stendhal, de Balzac, de Soulié, d’Alexandre Dumas père, de Théophile Gautier, qui tout seul, eût parachevé le fameux dictionnaire ; de Georges Sand cette femme devant qui tant d’hommes s’inclinèrent… trop bas ; de Charles Baudelaire, Encelade aux cuisses duquel ses succédanés s’efforcèrent de grimper comme des pucerons au chêne qu’ils étreignent en rampant comme le lierre ; du magistral Flaubert, le naturaliste malgré lui ; de Saint-Victor, ce superbe hargneux qui taquine, entre autres les mânes de Baour-Lormian ; puis s’en consolera-t-il mieux encore en compagnie des lutteurs qui sont toujours sur la brèche : Barbey d’Aurvilly, cet éternel jeune homme et cet immuable muscadin ; Edmond de Goncourt, qui n’absoudra jamais les immortels d’avoir méconnu son frère, Jules ; Leconte de Lisle, le père du Parnasse contemporain que les auteurs du Pinde ont déjà refusé ; Banville, que les héritiers présomptifs des pères conscrits imitent si lourdement ; A. Daudet, à qui ceux-ci comme ceux-là ne pardonneront jamais le Nabab et Numa Roumestan ; Erckman-Chatrian, qui prêche en bonhomme l’indépendance et l’égalité ; Vallès et Zola que j’exècre en tant que capitaine fracasse, mais qui, tous les deux, ont du talent à revendre aux vieilles perruques et même aux blancs-becs ; Hérédia (José-Ma ria) l’hidalgo forgeron qui martèle sur l’enclume ses sonnets d’or ; Henry Rochefort, que hante le spectre d’Arouet, Aurelien Scholl qui se bonifie comme le vin en vieillissant, Arène (Paul) à qui son homonyme, le parlementaire, fait beaucoup de tort ; Catulle Mendès, un hermaphrodite aussi correct et plus troublant que le marbre antique. Raoul Lafayette qui ne veut rien être, heureusement, car il prendrait trop de places ; Jean Richepin, une très belle Glu ; Maurice Rollinat, qui continue si fidèlement la culture entreprise par le jardinier des Fleurs du mal ; Talmeyr qui se ramasse et qui éclatera ; Humbert qui médite, Lepelletier qui se prodigue à ses dépens ; Huysmans, une violette qui singe les héliothropes, un parfumé qui s’exerce et réussit à sentir très mauvais ; Hennique, l’ennemi des roses et l’ami des vers… solitaires ; Guy de Maupassant de qui la boule de suif se métamorphosera peut-être en bronze ; L’Homme Masqué dont je me garderai bien de trahir l’incognito, vu que je n’apprendrais rien à personne, pas même aux lions de l’Institut ; Camille Delthil, le rustique et le Martyr de l’idéal ; Icres, un fauve qui se déguise sous l’anagramme de Crésy ; France (Hector) si plein du soleil de la patrie et qui languit en Angleterre ; Camille Lemonnier, un Belge qui pourrait donner des leçons de français ; vous-mêmes mon cher Octave Uzanne, et faut-il le dire aussi, moi-même, à qui tant de nos cadets aujourd’hui si pimpants, écrivaient naguère avec trop d’humilité ; d’autres beaucoup d’autres, dignes aussi d’occuper le 41ème fauteuil.

Il me semble en vérité que ce bataillon de réfractaires, de gueux et de va-nu-pieds vaut bien la future armée régulière qui campera dans ce massepain de pierre qui borne, sur la rive gauche, le pont des Arts. Oui, mais fermons la parenthèse et revenons à nos… moutons.

Se féliciteront-ils ces messieurs du groupe sacré, les Parnassiens se gaudiront-ils entre eux de l’intrusion dans le cénacle de ce nouveau venu ? Je n’ose le présumer et pourquoi ? La raison en est bien simple. Ils ont, eux, le rythme et la rime ; ils sertissent leurs alexandrins et leurs pentamètres comme les Benvenuto Cellini ciselaient les métaux, oui ; mais mon Hugues, mon Clovis Hugues, en cela ne leur est point inférieur, et de plus, il possède cet emportement lyrique, cet irrésistible coup d’aile qui, témoin Victor Hugo toujours et partout, Barbier dans ses Lambres, subjugue à la fois les illettrés et les artistes. En effet, si ceux-là sont empoignés sans comprendre les raffinements des luthériens, ceux-ci d’autre part, sont obligés de convenir que si leur émule est doué de cette fougueuse improvisation qu’ils n’ont pas eux, exquis joaillers, il s’exprime, toutefois, avec non moins d’exactitude que le rhéteur le plus sévère et le plus compassé… Léon Cladel