Extrait du livre de François Mazenc au sujet de Constantine. JPD

"La ville de Constantine dont la prise coûta si cher aux Français, où le maréchal Clausel perdit sa réputation, et le général Damrémont la vie, est bâtie dans une position presque inexpugnable. Située sur la plate-forme d'un rocher, à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer et entourée, sur les 5/6 de son pourtour, par le Roumel, qui coule dans un ravin coupé à pic à 100 mètres de profondeur, cette ville ressemble à un nid d'aigle. L'accès n'en est possible qu'au midi, par une crête étroite, qui joint la porte de la brèche à la butte de Coudiat-Ati, et, à l'est, par le pont d'El-Kantara, qui met la ville en communication avec le plateau de Sidi-Messid.

Le pont d'El-Kantara bâti vers le XVe siècle par des ingénieurs Génois, était fondé sur les rochers qui bordent le Roumel et sur une grande arche naturelle que la rivière s'était creusée dans le roc. Il était formé de deux étages d'arcatures, avait environ 60 mètres de hauteur, et portait, en 1852, dans l'épaisseur des tympans des arcatures supérieures, le tuyau de conduite des eaux qui, arrivant des hauteurs de Sidi-Mabrouk, alimentaient la ville de Constantine. Ce pont qui était alors dans un état complet de vétusté s'est écroulé depuis et a été remplacé par un pont métallique.

Ce pays conserve encore après 2000 ans de nombreuses traces de la longue occupation romaine. Dans la vallée du Bou-Merzouk, qui forme un des affluents du Roumel, on voit encore debout plusieurs arcades d'un pont-aqueduc qui était destiné à amener des eaux potables à l'ancienne Cirta. Partout où l'on fait des fouilles, les nombreuses inscriptions, les fragments de statues ou de chapiteaux de colonne qu'on trouve, attestent que cette terre recouvre la cendre du grand peuple.

Constantine est la ville arabe par excellence; sur une population de 40,000 habitants, il y avait, en 1852, au moins 30,000 indigènes, arabes ou juifs. Ces derniers, qui parlent la langue arabe, ont les habitudes et à peu près le costume des premiers et n'en diffèrent que par la religion; ils entraient dans ce chiffre pour 6 ou 7,000. Les 10,000 habitants formant la population française se composaient de la garnison et des personnes qui s'occupaient de commerce ou d'industrie. Les Français habitaient un quartier distinct comprenant la rue Damrémont et la place du gouvernement; tout le reste de la ville était occupé par les indigènes.

Les quartiers arabes présentaient un aspect d'une originalité dont on aurait peine à se faire une idée sans les avoir vus. Les transportés se rappellent encore ces rues étroites où grouillait une population aux costumes les plus étranges. Là, des hommes couverts du burnous, les jambes nues et hâlées par le soleil, ici des femmes ornées de boucles d'oreilles en argent de six centimètres de diamètre et dont la figure et les mains étaient bariolées d'arabesques au henné. Ils se rappellent encore ces maisonnettes à un seul étage couvertes de roseaux, et ces petites boutiques des marchands indigènes, où il n'y avaient place que pour quelques rayons et pour le maître, et ces hôtels maures où l'on faisait rôtir des têtes de moutons et autres basses-viandes, dont les émanations étaient peu faites pour attirer les chalands, et ces caouadji (cafetiers), qui vendaient cinq centimes des tasses de café, où il y avait à boire et à manger.

Il y avait dans les rues des quartiers arabes un mouvement tel qu'elles ressemblaient à une fourmilière, d'où partaient des cris discordants qui couvraient les conversations des promeneurs et les rendaient impossibles. Des hommes et des femmes y vendaient à la criée des galettes, d'autres comestibles et des objets de ménage. Les mendiants y psalmodiaient des versets du Koran ou chantaient des rapsodies.

On y voyait aussi des negro (nègres) chassant devant eux des troupes de borricos (ânes) chargés de matériaux de construction, en les accompagnant de force jurons émaillés de coups de bâtons à l'adresse du dos des patients.

Les proscrits allaient aux heures de loisir oublier un instant dans ce tohu-bohu désopilant leurs chagrins et la patrie absente et déshonorée."