Ted Margadant 1

Ai-je déjà publié quelque part ce compte-rendu de visite rédigé sur le moment ? Je ne sais. J-P D.

Rencontre avec Ted W. Margadant à Angeville le 14 mai 2000

 Ted Margadant a publié aux Princeton University Press, en 1977 : « French Peasants in revolt, The Insurrection of 1851 ». Il me paraît être l’historien le plus exceptionnel du coup d’Etat, par la place qu’il accorde aux paysans, par son analyse globale qui unit monographie et réflexions générales, aussi, suite à un contact Internet, j’ai eu le privilège de le rencontrer à Paris d’abord, ensuite dans le Lot et Garonne ce qui me conduisit à l’inviter chez moi un dimanche. Il me fit le plaisir d’accepter et voici le compte-rendu des trois heures passés ensemble, pour ainsi faire mieux connaître ce grand érudit de l’insurrection du 1851 et des révoltes populaires en général.

 Venant d’Astaffort en Lot-et-Garonne, allait-il arriver chez moi par l’autoroute ou par les petites routes ? Voilà la question que je me posais à l’attendre impatiemment devant ma porte. Il arriva par les petites routes de la Lomagne au volant d’une Saxo de location. Avec un paquet de bonbons à offrir.

 Au Collège, il apprit difficilement le français en commentant des textes d’Albert Camus. Puis par l’histoire, il s’est mis à cette langue. Il a commencé son étude sur le coup d’Etat de 1851, aux USA, en 1966, et est arrivé sur le terrain français en 1967-1968. Il a vécu les événements de Mai à Montpellier et regrette un peu de ne pas être monté aussitôt à Paris pour les vivre au cœur de la tourmente. Bloqué à Palavas faute d’essence, il se souvient de sa participation à une manifestation de Montpellier. Aujourd’hui il parle un français très agréable.

 Membre de «la famille» des anciens élèves de Charles Tilly il mentionna à plusieurs reprises des étudiants de cet historien nord-américain. Par exemple John M.Merriman l’auteur de Limoges la ville rouge. Un livre, que par hasard, j’avais trouvé à Limoges en 1989, ville où j’étais pour le dernier congrès du SNI-Pegc. Ted le connaît bien depuis longtemps. Cet été, il participera à une fête dans sa maison de l’Ardèche (sans doute les vingt ans de du mariage de John). Il indique le côté contradictoire du personnage : alors que ses études historiques concernent la gauche, il enseigne dans l’Université la plus riche, Yale, avec un salaire de riche. Un bourgeois éclairé ? Ceci étant, il travaille sans cravate, la cravate que je n’ai pas vu autour du coup de Ted lui-même. Pour mémoire j’indique qu’ayant travaillé deux ans aux USA, dans une école élémentaire, la cravate y était obligatoire … sauf pour les Français. Il mentionne aussi Eduard Berenson, Arno Mayer, Rosemary Wakeman, Jack Thomas, Peter Mc Phee. Jack Thomas, marié avec une Française a réussi à se faire une place dans l’Université à Toulouse. Concernant, Arno Mayer, Ted participera le 2 décembre à un débat avec lui à New York autour de son livre The Furies où il étudie les rapports entre Lénine et Wilson au sujet de la violence révolutionnaire. « Il se situe plutôt du côté de Lénine » précise Ted qui ajoute que le point de vue d’Arno est une réaction aux positions de François Furet. Peter Mc Phee a publié une étude sur les paysans des Pyrénées Orientales pendant la Seconde République et sur Collioure. Tandis qu’Edward Berenson a étudié la dite Seconde République sous l’angle de l’engagement religieux : j’ai envie de dire sous l’angle de la recherche d’un catholicisme de gauche, ce que lui-même reconnaît avoir négligé dans sa propre étude sur le coup d’Etat où la déchristianisation et le protestantisme sont mentionnés mais par la mouvance naissante du courant Lamennais ou Lacordaire. Cet aspect de la recherche nord-américaine sur la France fait apparaître entre chercheurs une belle amitié aussi je repense au point de vue d’une de ses étudiantes croisée par hasard au café parisien où nous discutions : « Ted est un homme très bon ».

 Ted travaille pour le moment à une étude minutieuse de l’histoire de familles autour de Clarac dans le Lot-et-Garonne pour un travail sur la révolution municipale entre 1789 et 1799 puisque, depuis des années, il s’est spécialisé sur la Révolution. Il connaît bien les historiens français actuels qui travaillent sur la question. Il aime bien Vovelle mais pense que les derniers apports importants viennent de Nona Ozouf avec les travaux sur la fête, bien qu’elle appartienne au courant de François Furet dont il ne partage pas les vues. Il connaît également les travaux de Mazauric. Sur le rapport entre les deux républiques, il indique que pour la première la tragédie mentionnée par Marx c’est le phénomène « révolution mangeant ses propres enfants » car la Terreur fut une Terreur des révolutionnaires sur eux-mêmes (ce qui marquait tout le société) alors que la deuxième république n’a pas connu cette évolution qui s’acheva par un autre type de Terreur. En fait nous avons peu parlé de 1851 et de son travail, si ce n’est autour de questions passagères : le rapport entre De Gaulle et Napoléon III par exemple quand en 68 il dissout. Il se souvient que pour lui, à ce moment-là, il y trouva la même démarche que la dissolution du 2 décembre sauf que Louis Bonaparte voyait poindre la possibilité d’une « dynastie » alors que De Gaulle ne pouvait envisager le même futur.

 Concernant sa propre famille, sa femme est une spécialiste de l’histoire de Louis-Philippe, son fils de 26 ans s’oriente vers le commerce (il connaît bien l’Amérique latine), sa fille est avocate. Des enfants qui ne sont pas historiens peut-être pour ne pas suivre l’exemple triste des parents qui courent les archives, dit-il, mais en fait, au moins pour Ted, il est facile de vérifier que son implication dans l’histoire passe aussi par le lien avec la vie réelle qui par exemple se vérifie au fil du menu du modeste repas. A l’apéritif, il a choisi de suite la touche locale, le vin de noix, et à la fin au fromage, il rappelle la différence entre Normandie et Sud-Ouest puisque longtemps, le Sud-Ouest resta étranger à la consommation du lait et à la fabrication du fromage alors que la Normandie était à la pointe sur ce point. En conséquence, il reconnaît les fromages proposés sauf … le Boursin.

Autour de la santé, il y a aussi cette vie réelle. Il indique qu’en Californie quand on choisit son généraliste, on choisit l’équipe de spécialistes qui l’entourent. Il considère donc la médecine française meilleure.

Au sujet de la Californie, j’évoque la tentative de séparation en deux de cet Etat qui exista à un moment. Il indique en effet qu’il y eut conflit d’intérêt entre le Nord et le Sud au sujet de l’eau. L’eau est au Nord et le Sud désertique en a grand besoin. La division recoupe une opposition politique : Los Angeles la républicaine et San Francisco la démocrate. Il se lamente d’ailleurs du fait qu’aux USA il ne puisse y avoir un espace politique autre, entre les deux grands partis.

Il ne connaissait pas, pour le Lot-et-Garonne, le cas de Renaud Jean, ce premier député communiste, puisque élu dans une partielle à la fin de 1919 et qui était un paysan porté par la mémoire de l’insurrection paysanne de 1851. Une confirmation supplémentaire de la marginalisation de cet homme que je trouve pourtant si extraordinaire.

 Bon courage à Ted en espérant qu’un jour nous puissions le lire en français. Jean-Paul Damaggio