Omar à Toulouse

Dans le cadre du marathon des mots Omar Benlaala et Adlène Meddi furent invités ensemble mais en fait un ensemble qui n’en était pas un !

Par chacun nous les avons écoutés séparément et nous avons vérifié que si leurs noms algériens a pu faire croire aux organisateurs une parenté il n’en est rien.

Comme je l’ai rappelé Adèle Meddi est au cœur de l’Algérie alors qu’Omar Benlaala n’est même pas sur les marges !

Oui, il est fils d’un immigré kabyles mais à 15 ans il s’est déscolarisé a coupé les ponts avec ses parents et est parti avec les Barbus.

Il en est revenu, a écrit sa vie sur un site internet, un éditeur lui a proposé d’en faire un livre et aujourd’hui il en est à son troisième roman.

Après avoir raconté sa vie il a élargi son champ d’investigation en racontant celle de son père, mais démarche originale, en la confrontant avec l’homme qui porte le nom du square parisien où il interrogeait son père !

 L’homme n’est pas du genre « à raconter des histoires » dans le sens où il n’affiche pas de prétentions exagérées. Il ne connait pas l’Algérie, il ne parle pas berbère et même la France il la connait si peu ! Juste son quartier parisien, Ménilmontant et son évolution, «ce quartier était un continent »,  mais comme son père il veut aller plus loin, même si, comme son père, c’est sans prétention.

Je ne connaissais ni l’homme ni son œuvre mais la rencontre fut pour moi convaincante.

 Dans «Tu n’habiteras jamais Paris», il croise donc le chemin réalisé par son père et celui réalisé par Martin Nadaud ! Il précisera qu’il aurait aimé que les chapitres ne se distinguent pas trop mais on lui a indiqué que le lecteur risquait de s’y perdre ! Pourtant ce procédé de chapitres qui se croisent est fréquent. Bref, une lectrice indiquait qu’elle a sauté les chapitres sur Martin Nadaud pour suivre la trajectoire du père et je n’en suis pas surpris : je retrouve là un manque de passion bien connue pour les quarante-huitards que Jean Cassou a essayé de réhabiliter.

 Le père maçon venu de Kabylie à Paris en 1963 est un courageux que le fils interroge d’abord à travers de «son prisme». C’était quoi la colonisation ? Mais le père n’a pas de telles préoccupations : plutôt celle de ne pas avoir à garder les chèvres et les moutons ensemble. D’ailleurs en quittant l’Algérie en 1963 pour aller travailler en France n’est-ce pas un pied de nez à l’histoire ! L’Algérie avait beau être indépendante elle était une société fermée alors qu’à Paris Bouzid pourra petit à petit s’émanciper jusqu’à devenir syndicaliste !

 Et Nadau ? Comme Bouzid, il a choisi l'exil et trouvé sa place dans l'Est parisien. Lui aussi est maçon. Devenu l'un des rares députés ouvriers, lui aussi s'est posé les questions de l'injustice sociale et de l'instruction des plus pauvres.

 Omar Benlaala est sincère : il connaissait mieux la revue France Football que Gallica. De l’histoire de France il ne connaissait que la Révolution de 1789. En conséquence tout en écrivant il découvre son père et Martin Nadaud car ce père il ne le connaissait pas vraiment. La mère a voulu rester dans l’ombre.

 « La quête de la parole et la quête du verbe c’est devenu quelque chose de central. Je me suis dit que c’était leur rendre hommage que de transformer ce verbe en écrit. Il y a des mots en arabe dans le livre, car l’idée était de conserver l’oralité de mon père, je voulais qu’on l’entende. »

Et moment émouvant, il nous fait entendre un morceau d’enregistrement.

 Il a obtenu le Prix littéraire de la Porte Dorée 2019. Le prix récompense chaque année une œuvre de fiction écrite en français ayant pour thème l’exil, l’immigration, les identités plurielles ou l’altérité liée aux réalités migratoires.

Anouche Kunth, membre du jury, s’est enthousiasmé pour ce récit : « La force de ce livre, autant que sa grande délicatesse, est d’avoir su rassembler cailloux et mots en un même matériau (…) C’est le récit de “petites gens”, “gens sans histoires”, “gens de peu”, ceux qui ne manient pas les mots de la belle littérature et s’éteignent sans avoir laissé de témoignage écrit .»

L’histoire individuelle se mêle à celle d’un quartier parisien, celui de Ménilmontant et à son évolution « ce quartier était un continent ». La littérature nous offre ici une lecture urbaine de l’histoire non seulement de ce quartier, mais de tout Paris.

Je reprends une conclusion lue ailleurs :

 "Trois autodidactes — un grand républicain, un chibani, un jeune homme sensible aux récits de migrations d’ici et d’ailleurs — s’épaulent dans la voie de la connaissance. Pour tracer une autre histoire de France. Où l’on croise Perec et une étrange assistante sociale, George Sand et Enrico Macias, Slimane Azem et Alain Corbin, et le peuple des bâtisseurs". J-P Damaggio

P.S. Bien sûr il faudrait que je lise ce livre mais ma bibliothèque est déjà si chargée…

P.S. Il a répondu à Edouard Louis et je reviendrai sur ce point