Le hasard vient de me conduire à relire des textes de 1890-1910 où des anticapitalistes affichés depuis longtemps, parfois d’anciens communards, ont donné figure au capitaliste par le visage du juif. Je n’ai rien lu de synthétique sur cette gauche là mais elle a fortement existé et j’ai la sensation qu’elle a disparu d’une part quand l’extrême-droite s’est emparée plus fortement que jamais de l’antisémitisme, et d‘autre part quand Dreyfus a fini par être acquitté et que Jaurès a imposé sa marque à la gauche.

Depuis les années 1980, dans des conditions différentes, une part de la gauche affiche sa complaisance envers les islamistes, vu que l’extrême-droite veut surfer sur une certaine haine envers les musulmans.

Le pionnier incontestable de cette complaisance s’appelle Alain Gresh qui, quand il sévissait dans la presse communiste, ne cachait pas son admiration envers la «révolution iranienne» jusqu’au jour où cette révolution, après s’être servi des communistes, les élimina tous ! Cette révolution était présentée comme anticapitaliste puisqu’elle avait chassé un ami des USA. Or, ce que le Shah d’Iran n’avait pas réussi, Khomeiny y arriva : en finir avec le parti communiste ! Cette évolution iranienne aurait pu en finir avec la dite complaisance mais ça serait croire qu’elle était seulement circonstanciel, quand c’est le communisme qui le devenait ! Alain Gresh a quitté le PCF et a considéré que la fin du parti communiste en Iran n’enlevait aucun des mérites de Khomeiny en s’appuyant cette fois sur la cause palestinienne. Cette complaisance constante d’Alain Gresh ne l’empêcha pas d’arriver à la tête de la rédaction du Monde diplomatique où son exploit majeur a été d’y publier un article faisant un parallèle entre les Zapatistes et les Frères musulmans.

J’entends par islamistes, l’islam politique en général, et pas seulement son bras armé et exagéré, et je n’oublie pas que l’islam politique redonne des ailes à tous les religieux qui, se servant de leur religion, veulent au nom de leur dieu imposer leurs dogmes religieux à toute une société.

Donc depuis 1980 et la révolution iranienne cette complaisance envers l’islamisme est récurrente dans les divers éléments de la gauche, que ce soit à travers des franges du PS, du PCF ou de l’écologie d’autant que l’islamisme en question, bénéficiant d’une société où tout est chamboulé, arrive à se servir de la liberté pour imposer ses dogmes. Vive la liberté de se faire endoctriner ! J’en conviens c’est tout aussi incroyable que le fait que Macron intitule son livre de campagne électorale, Révolution, mais c’est tout aussi réel !

Juste un exemple. Le 6 mars 2015, donc peu de temps après les attentats contre Charlie, était organisé à Saint-Denis un meeting « Contre l’islamophobie, pour les droits civiques. Contre la dérive sécuritaire, pour les libertés publiques » à l'appel d'organisations comme Attac, Ensemble!, le PCF, EELV, l'Union juive française pour la paix (UJFP), l'Union des organisations islamiques de France (UOIF qui partage l'idéologie des Frères Musulmans), les indigènes de la République (PIR), le CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France, organisation proche de l'UOIF). Le but noble de défendre les libertés individuelles et publiques cachait une volonté de mettre en avant les positions de plusieurs organisations de l'islam politique, avec une focalisation sur l'islamophobie (terme ambigu qui joue de la confusion entre critique d'une croyance et racisme dirigé contre les adeptes de cette croyance). Quel beau mélange !

Ceci étant en quoi la question est importante pour la gauche ?

Là aussi l’islamisme l’a bien compris : quand un fil lâche tout peut se détricoter sauf que, comme la gauche antisémite qui au nom de la prédominance du social pensait que son antisémitisme n’était pas une haine des juifs, le complaisant actuel dit : N’en faisons pas un plat de cet islamisme politique qui ne pèse rien. Dans les faits il n’est pas étudié globalement et sur le long terme.

Je ne sais pas d’ailleurs si la gauche antisémite française avait des équivalents dans d’autres pays.

De la religion je passe à la couleur car en effet, il arrive que les musulmans en France soient de couleur plutôt bronzé. Oui, la couleur de peau reste un facteur discriminant en France, mais pour s’opposer à cette tendance qu’exploite le FN, ne faisons pas de la dite couleur un habit de gala. Si l’on veut mettre le social au premier plan alors suscitons des solidarités entre toutes les catégories plutôt que d’en plaindre une plus que l’autre ! La complaisance est un facteur de division qui conforte les racistes dans leur racisme, et les islamistes dans leur islamisme.

Voilà pourquoi la gauche se doit d’être combative et claire sur ce point, si elle veut être offensive. Et LFI n’est ni clair, ni offensif sur le sujet. Je reprends ce que Marianne qui a fait du combat contre la complaisance envers l’islamisme sont cheval de bataille publie suite à la question posée à Mélenchon le 17 mai 2019 :

« Sur la laïcité, vos positions sont connues, mais vous vous exprimez peu. Dans les milieux populaires, la laïcité est un sujet important...

Les Français, en général, n'aiment pas le sectarisme. Toute attitude religieuse ostentatoire est très mal vécue. Nous avons une longue tradition dans notre pays : la religion doit rester de l'ordre intime et privé. Cela concerne toutes les religions. Quand dans cette rue sont passés des gens avec une croix sur le dos, cela a autant exaspéré tout le monde dans ce bistrot que les autres qui allaient dans l'autre sens avec leurs chaussettes remontées jusqu'aux genoux. Le fondamental du peuple français, c'est : « Fichez-nous la paix avec la religion. » Ce n'est pas la laïcité. La laïcité, c'est la séparation des Eglises et de l'Etat. Là, c'est un héritage des Lumières qui est un comportement populaire en France. C'est le seul pays au monde qui considère que la religion est une affaire personnelle. Pourquoi ? Parce que notre famille a gagné ! Personne ne pensait comme ça en France avant que nous ne fassions le travail : la grande Révolution de 1789, la loi de 1905. On a gagné, et les sectaires ont perdu.

 A gauche de la gauche, des mouvements communautaristes, qui renvoient chacun à leurs origines, prennent de l'ampleur dans une part de votre public. Cela vous inquiète-t-il ?

Je crois que vous mélangez l'ordre des facteurs. S'il n'y avait pas un tel mépris officiel des musulmans, considérés comme une masse confuse assimilée à ses éléments les plus extrêmes dans leur pratique religieuse, et si cette discrimination ne recoupait pas une discrimination sociale, il n'y aurait pas eu matière à cette façon de se comporter dans certains secteurs de la vieille gauche. Le point de départ, c'est la discrimination que certains pensent pouvoir retourner contre les dominants qui la pratiquent. C'est une erreur. La question posée est la même que pour la violence : est-ce que, parce que le point de départ et le point d'arrivée se réclament de causes justes, n'importe quelle stratégie est bonne ? Ma réponse est non. Je suis contre les réunions «racisées» parce qu'elles excluent au lieu d'unir.

 Vous dites souvent que dans ce mouvement vous n'êtes pas d'accord sur tout et que vous vous mettez d'accord sur des fondamentaux, ça ne fait donc pas partie des fondamentaux...

Nous avons des désaccords : certains pensent que c'est une bonne façon de faire. Ils sont peu nombreux mais ils existent. Je les respecte. Je connais la qualité de leurs intentions, mais je désapprouve absolument les moyens qu'ils utilisent. Cette segmentation se retourne contre la stratégie de fédération du peuple. Mais vous me demandez si cela fait partie des fondamentaux ? C'est gravissime ! Vous savez à qui vous parlez ? »

 Comme souvent à une question globale Mélenchon répond par une question personnelle. Comme si son passé était naturellement un rempart contre l’avenir de LFI ! A suivre. J-P Damaggio