putzulu

Ce n’est pas tant à cause de Cavanna et des Ritals que je suis allé voir ce spectacle mais à cause de l’acteur Bruno Putzulu dont le talent nous avait marqué avec Marie-France, dans le cadre de lectures au Marathon des mots à Toulouse.

Et le résultat est exceptionnel. Je suis sûr que si Cavanna avait pu le voir, il aurait été ému aux larmes car par les gestes, la voix, les mimiques et l’accordéon qui accompagnait, le spectacle est mieux que le livre !

les ritals

Putzulu ? Je suis allé vérifier et le père était Sarde. J’avais pensé Sicilien mais des plus savants que moi auraient compris de suite : une Sarde. Le spectacle est une réalisation familiale avec le frère en metteur en scène. J’ai pensé à un film de John Turturro mais revenons sur scène.

Bruno fait le père, la mère, le quartier, et il joue le rôle de l’enfant. On voit vivre la rue Saint Anne.

Ce qui m’a sidéré c’est de l’entendre imiter le père avec l’accent italien que j’avais dans mon oreille d’enfant avec la voix du frère de mon grand-père paternel (je n’ai pas connu mon grand-père paternel).

Et en rentrant chez moi je suis allé voir comme Cavanna avait pu écrire cet accent, ce langage parlé. Le livre Les Ritals est bien dans la bibliothèque mais je n’avais jamais pris le temps de le lire peut-être parce que Cavanna occupe dix pages pour écrire ce qui nécessite un paragraphe.

Bref, voici le premier passage où le père parle. La scène se déroule dimanche, et le père recolle des morceaux de mètre rapportés du travail pour en faire un autre. Rappelons que la scène se passe avant la guerre quand il n’y avait pas besoin de parler de recyclage des déchets pour l’exécuter. Donc il est installé sur la fenêtre avec un paquet de vieux mètre il en fait un neuf : cinq branches pour un mètre simple, dix pour un double mètre. Et un jour l’enfant demande au père :

« Papa, pourquoi ils se suivent pas les numéros ? »

Papa m’a regardé, il a craché un long jus de chique par la fenêtre, du coin de la bouche — pour ça aussi, je l'admire beaucoup — et il a dit :

« Ma, qué nouméros ?

—        Les numéros sur le mètre. Là, il y a 60, et juste après il y a 25, et juste après 145...

—        Ma qu'est-ce qué t'as bisoin les nouméros ? Tou régarde combien qui y a les branches, et basta, va bene. Quatre branches, ça veut dire quatre-vingts. Ecco. Pour les petites centimètres toutes pétites qui sont en plus, tou comptes avec le doigt, à peu près, quoi, voyons, faut pas perdre le temps à des conneries, qué le plâtre, lui, tou sais, le plâtre, il attend pas, lui. »

Je pense que papa, ce jour-là, a flairé que son piston (il n'a jamais bien discerné, à l'oreille, la différence entre piston et fiston) avait déjà un pied chez les bureaucrates. »

Je soupçonne que c’est en cherchant à écrire le langage de son père que François Cavanna est devenu écrivain. Les Espagnols aussi transforment souvent le u français en ou. Aussi j’aurais écrit loui à la place de lui.

Putzulu semble habité par son texte, la moindre mimique avec la bouche, le bras levé au ciel de la mère française, avec rien on a la sensation de vivre dans la rue Saint-Anne.

Les parents rêvent d’un fils passant et réussissant le concours d’entrée à la Poste. François Cavanna en passera par là, un temps, mais c’est une autre histoire. J-P Damaggio