Le texte que j’ai publié est surprenant à plus d’un titre et je souhaite y revenir car il apporte des éclairages imprévus.

1 ) Pourquoi est-ce lui, plutôt opposé au félibrige, qui est choisi par la Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron pour aller la représenter aux Fêtes latines de 1878 à Montpellier ?

C’est seulement depuis 1874 que le médecin laboureur s’intéresse au patois suite à la publication d’un dictionnaire rouergat. Il considère que le peuple connu comme ignorant c’est, sur ce point, le savant, par rapport aux lettrés !

Et il ne s’en cache pas, avec la naissance du Second Empire va naître un mal… «la nostalgie pour le passé de notre patrie méridionale». Il enfonce même le clou : «le Félibrige est du parti conservateur, et après la vieille Provence, sa véritable idole, ce qu'il chérit le plus, c'est le trône, c'est l'autel ; il est ce qu'on appelle légitimiste et clérical.» D’où ce paradoxe : le Félibrige insiste, pour célébrer le Midi, sur la référence à la guerre contre les albigeois, lancée par qui ?

Affirmer d’entrée ce propos dans un département où les légitimistes et les cléricaux ne sont jamais loin, c’est faire preuve d’un évident courage.

 2 ) Qu’est-ce qu’une nation ?

Joseph-Pierre note : la Croisade contre les Albigeois était clairement une croisade politique bien plus que religieuse (les catholiques furent massacrés au même titre que les hérétiques), une croisade de la centralisation française contre l’autonomie méridionale (qui formait une nationalité d’un autre type). Là encore il affiche clairement son camp : oui la centralisation était nécessaire :

« La France, pour devenir une grande et glorieuse patrie ne devait avoir qu'un centre de gouvernement et qu'une langue nationale : c'est au Nord, et non au Midi, qu'est échu le privilège de lui donner l'un et l'autre ; il y a plus de cinq siècles que ces événements se sont accomplis, ils sont irrévocables, et si l'on veut aller au fond des choses on reconnaîtra qu'ils sont loin d'avoir eu rien de funeste pour cette portion du pays qui semblait en avoir été la victime ; ne serait-il donc pas puéril de gémir sur cette crise de notre histoire, ne serait-il pas insensé de poursuivre une revanche ou une réparation contre ceux qui depuis des temps si éloignés ont cessé d'être nos conquérants pour devenir nos compatriotes ? »

Oui, ils furent des conquérants, oui ils sont devenus des compatriotes. C’est une évidence. Ce qui entraîne l’auteur vers un refus clair et net de toute idée séparatiste même si elle est républicaine. Se placer sous la coupe d’un roi et d’un pape et laisser planer le rêve d’un séparatisme n’est ce pas un moindre paradoxe que le précédent ?

 3 ) La langue est sociale

« Et s'il est indispensable que la langue d'oc se modernise pour s'élever au niveau de tout ce que réclame la vie moderne, où chercher ces modifications, ces accroissements nécessaires à donner à l'idiome de nos pères ? Est-ce dans les patois qui sont actuellement ses seuls rejetons ? Non, car ce ne sont que des patois, c'est-à-dire des langages appauvris et rabaissés à la condition des esprits incultes à l'usage desquels ils sont relégués.»

Joseph-Pierre reconnaît au peuple une connaissance du patois plus importante que celle des lettrés mais il est inculte globalement et de ce fait il ne peut être une aide pour passer du patois à une langue. Ce point est crucial quant aux objectifs du Félibrige. Des lettrés peuvent donner des lettres de noblesse au patois (mais pas comme il s’y prend) mais il ne peut cependant créer une langue dans la société.

 2 ) L’écriture de la langue d’oc

Et là, la critique contre le Félibrige va être saignante.

« C'est pourtant à ce dernier parti que le Félibrige s'est arrêté : patoiser le français à la provençale, telle est l'opération dont le produit nous est offert comme la rénovation de la langue d'Oc classique dans toute sa beauté ! »

Patoiser le français à la provençale c’est aller chercher dans la langue française les outils pour écrire la langue d’oc ! Or ce n’est pas à partir de la prononciation que l’on construit une langue écrite.

Joseph-Pierre Durand célèbre le talent de Mistral (le seul nom cité) pour mieux ridiculiser le choix fait d’écrire une langue que l’on veut magnifier,… à la française. Le développement est long et laborieux mais le fait est incontestable, la graphie mistralienne n’est pas digne d’une langue que l’on veut célébrer !

« Or c’est là ce que les Félibres ont fait de la langue d’oc contemporaine en s’inspirant, quand ils ont tenté de l’écrire, de ce faux principe linguistique qu’il faut écrire comme on parle

 3) Les moyens et les buts

«Nous avons dit et nous pensons qu’il doit être clairement démontré maintenant que tous ces prétendus rénovateurs de la langue et de la littérature provençales ont marché constamment le dos tourné vers leur but.»

Ils seront nombreux au XXème siècle à reprendre cette observation afin de créer un « occitan standard » pour dire une graphie qui n’est plus celle d’un patois mais celle d’une langue. Et la solution qui sera trouvée est en lien avec la proposition de Joseph-Pierre : « Pourquoi alors qu'il était si simple et si naturel ; alors que tout commandait de renouer purement et simplement la tradition orthographique de la vieille langue pour écrire la nouvelle, pourquoi s'est-il résolu à traiter celle-ci à l'égal d'une langue de sauvages qui serait sans passé littéraire et grammatical, et a-t-il été demandé au français l'aumône d'un méthode de notation pour subvenir à cette indigence ? »

Plus que s’appuyer sur la langue des troubadours il propose de s’appuyer sur la langue d’oc écrite à la fin du XVème siècle.

 4) Pourtant il dit oui au Félibrige

Après les paradoxes du Félibrige, Joseph-Pierre devient paradoxal à son tour. Il démontre les erreurs colossales du Félibrige  mais pourtant il le défend :

« Cette école, fait fausse route, elle court après des chimères mais elle a su grouper une multitude d'intelligences dont quelques unes fort brillantes, et aussi une foule de cœurs ouverts aux sentiments généreux. Telle quelle, cette organisation constitue une véritable puissance, et par les éléments qu'elle renferme il est en son pouvoir d'opérer le bien. »

Le père de Joseph-Pierre fut un républicain de toujours… opposé au suffrage universel ! Il prônait un pouvoir des intelligences et ici on retrouve la même idée : puisqu’il y a des intelligences groupées au sein du Félibrige, elles peuvent faire le bien… si elles suivent les conseils de Joseph-Pierre.

 5) La solution sociale ?

Or le dernier conseil est l’anti-thèse de celle du Félibrige : il prône la civilisation du Nord contre celle du Midi !

« Le Félibrige a pris pour son emblème la Cigale, et l'insecte chanteur, figuré en or, décore la boutonnière des adeptes aux jours de fête. Hélas, ce symbole trop bien choisi ne convient pas seulement à la corporation de bardes dont les chants sont consacrés à la Roumanie ; il est la figure non moins fidèle de la plupart des populations qui vivent aujourd'hui sur un sol roman. Il est bien de chanter, et il n'est point mal de danser, mais il faut surtout travailler. La Cigale a son mérite mais son défaut est grave, principalement par le temps qui court ; et c'est plutôt la Fourmi qu'on devra recommander comme exemple aux nations dont on souhaite de voir le relèvement. »

 Donc l’émigré du nord arrivant aux USA construit l’église et l’école tandis que celui latin construit le café et la salle de bal !

Les félibres doivent donc travailler dur : « Le côté plus pressant de cette œuvre, c'est de recueillir et de conserver à la science les débris encore si riches, si instructifs de la grammaire et du vocabulaire provençaux sous leurs diverses formes dialectales, qui subsistent encore dans nos patois près de s'éteindre, car cette grammaire et ce vocabulaire sont loin et bien loin de se retrouver tout entiers dans les monuments littéraires de la langue. »

Lire les troubadours oui, mais écouter le peuple surtout. J-P Damaggio