Keck

Ils sont trois à la base du Festival Offenbach de Bruniquel. Michel Montet, Frank Thézan et Jean-Christophe Keck. Ce dernier vient de faire l’objet d’un article sur Marianne alors je me permets de le reprendre. J-P Damaggio

 

26 juillet au 1er août 2019 / Marianne / 73

 

Ces chefs-d'oeuvre de la littérature ou de la musique ont eu une existence chaotique.

Perdus, oubliés ou détériorés, ils sont magiquement revenus à la vie.

"Les Contes d'Hoffmann"

de Jacques Offenbach

Ce mythique opéra, qu'on croyait inachevé, a attendu plus de cent ans pour retrouver sa forme originelle. PAR MYRIAM PERFETTI

 Quel musicologue n'a jamais fantasmé la découverte d'une œuvre majeure, telles ces quatre pages jaunies de la Sonate en la majeur, connue pour son final, « La marche turque », écrites de la main même de Wolfgang Amadeus Mozart et retrouvées en 2014, à Budapest, par un conservateur méticuleux et fouineur ? Le chef d'orchestre Jean-Christophe Keck en a longtemps rêvé, avant que le hasard ne lui offre des manuscrits de celui auquel il a consacré une bonne partie de sa vie, Jacques Offenbach. Et pas n'importe quels manuscrits, de larges pans du grand œuvre du maître de l'opérette, les Contes d'Hoffmann. L'histoire est digne des meilleurs thrillers. Keck, Indiana Jones de la partition perdue, a passé plus d'une trentaine d'années à reconstituer le puzzle lyrique d'une pièce qu'on croyait inachevée par Offenbach, mort quatre mois avant la première, à l'Opéra-Comique de Paris, le 10 février 1881.

En 1982, Keck passe une audition au conservatoire de Paris. Avec un autre étudiant, ils parlent de Jacques Offenbach, et de son fameux opéra fantastique en cinq actes. Le jeune homme lui avoue alors que l'une de ses connaissances aurait découvert au château de Cormatin, une bâtisse bourguignonne à l'abandon, une pile de manuscrits délavés, jetés sous de vieux matelas crasseux. Keck est intrigué. Il sait que le château fut la propriété du directeur de l'opéra de Monte-Carlo, Raoul Gunsbourg, qui avait récrit le quatrième acte desContes d'Hoffmann et auquel la famille Offenbach avait confié de précieux documents écrits de la main même du compositeur. En examinant fébrilement les photocopies de ces écrits sortis de l'oubli, Keck reconnaît la graphie d'Offenbach. Mieux, ces partitions d'orchestre originales couvertes d'annotations constituent l'une des parties manquantes des Contes d'Hoffmann, qu'on croyait disparue dans l'incendie de l'Opéra-Comique, le 25 mai 1887. Refusées par la Bibliothèque nationale de France (BN), elles seront acquises aux enchères par la fondation américaine Koch et sont à présent conservées à la bibliothèque de Yale.

La chasse aux trésors aurait pu s'achever là. Mais le hasard poursuit sa course selon ses propres lois. Le manuscrit original de cet opéra mythique, démembré, falsifié, récrit au gré des intérêts, est éparpillé. L'acte III est conservé dans les archives de la famille Offenbach. L'acte II, par la BN. Le livret signé du dramaturge Paul-Jules Barbier, lui, a disparu. En 1987, le musicologue Josef Heinzelmann recherche les fameux dialogues de l'œuvre. Il pense alors au livret de censure dans lequel la Ille République consignait les passages jugés amoraux de toutes les pièces jouées dans la capitale. Il se rend à la BN et découvre, enregistré sous une fausse note attribuée au Théâtre de l'Odéon et non à l'Opéra-Comique, le livret entier de la main même de Barbier... non censuré.

Course contre la montre

De son côté, Jean-Christophe Keck, déconfit d'avoir vu l'œuvre originale lui échapper, part à la recherche de 24 pages manquantes du final de l'opéra. Hasard heureux là encore, la rencontre d'un aficionado d'Offenbach lui souffle l'idée que les pages disparues sont peut-être toujours au château de Cormatin. Bingo ! Mais un éditeur allemand, Schott, a eu vent de la même information. Une course contre la montre s'engage pour les acquérir. Cette fois, c'est un procureur français qui les rachète, mais il meurt en 1995 et ses légataires refusent l'héritage. La partition d'orchestre part alors dormir dans le domaine de l'Etat jusqu'en 1999. En 2002, enfin, Keck parvient à mettre la main sur ces documents inédits, lors d'une vente à Drouot. En une minute, la cotation de départ du lot 150 passe de 30 000 à 160 000 €. Keck, l'obstiné, a même pu y ajouter la touche finale à l'œuvre originelle, en découvrant, en 2016, les dernières pièces du puzzle, une partition chant-piano complète des Contes, écrite de la main d'Offenbach. Et, surtout, le prologue et l'acte I, dit «d'Olympia», autographes. Cent trente-six ans après la mort d'Offenbach, l'un des opéras les plus joués dans le monde est enfin complet