Le mouvement avait débuté paisible, tranquille, les forces de police présentes en observatrices. C’est petit à petit que la folie répressive s’est imposée et au départ dans le silence. Pourquoi dans le silence ? Car il n’y avait pas d’organisation nationale pour pointer les victimes. Les trois lettres LBD n’étaient pas entrées dans le langage commun. Cet extrait d’un reportage de Siné mensuel est à pleurer. Oui, revoir les victimes sans œil, sans main, sans visage. La police n’a directement tué qu’une ou deux personnes mais les blessés c’est le carnage. Je ne vais pas philosopher sur cet état de fait mais il faudra bien en revenir à une étude minutieuse du phénomène. J-P Damaggio

 Siné MENSUEL JUILLET –Aout 2019

Gilets jaunes mutilés, leurs vies d’après

 La légende raconte que la nuit les habitants de l’île d'Oléron suspendaient des lanternes au cou de leurs. Anes. Depuis le large, les capitaines des navires croyant reconnaître un phare changeaient facilement de cap. Et, à la lueur de l'aube, les naufrageurs, ces pirates de la terre n’avaient qu'à extirper des coques échouées sur la côte vivres, rhum et bijoux. Une brasserie artisanale a fait de l'histoire sa marque de fabrique. Dans le petit village de Chaucre, le toponyme de la rue des Naufrageurs tient lieu de preuve. La famille de Jean-Marc Michaud, que tout le monde appelle Jim, y a vécu. «Me voilà pirate, comme mon grand-père», tente-t-il dans un rictus douloureux. Aux murs de son appartement, les drapeaux noirs ornés de crânes et de fémurs plantent le décor. À 42 ans, Jim porte une barbe épaisse et une partie du poids du monde sur ses épaules voûtées. La moitié de son sourire est un gouffre. Son regard n'est plus qu'à demi bleu. Le 8 décembre 2018, lors d'un rassemblement de gilets jaunes à Bordeaux, un tir de LBD 40 a fait éclater son œil droit comme un grain de raisin et réduit son profil en bouillie. «Les flics nous menaçaient avec leurs Flash-Ball. Il s'est mis devant moi pour me protéger et ils ont tiré. Je l'ai cru mort », raconte sa compagne Cella Ahnou, 31 ans, tempes rasées, cheveux pourpres et jean déchiré. Le compte rendu de son opération au CHU de Bordeaux ressemble à une liste de courses chez Leroy Merlin. 40 vis et 11 plaques. «Les chirurgiens m'ont refait une gueule en titane. Deux mois plus tard, ils ont retiré mon œil et mis une bille en céramique à la place », explique Jim. « C'est dégueulasse, j'arrive même pas à me passer de l'eau sur le visage le matin. Je me vois dans le miroir, on dirait une gueule cassée de 14-18. Mais c'est pas la guerre ici, putain.» Engagé, il a été réformé suite à une blessure à la cheville. Après son départ de l'armée, Jim s'est lancé à corps perdu dans les teufs. Ex-hooligan des Boulogne Boys, fan des Beruriers noirs, anarchiste et nationaliste, Jim, dont la personnalité multiplie les contradictions apparentes, a rejoint le mouvement des gilets jaunes dès ses débuts.

A 6à kilomètres au sud de Bordeaux, la petite ville de Bazas annonce la forêt des Landes de Gascogne. «Il y a quelques années un gonze a gagné beaucoup d’argent au jeu. Il a fini interné chez les fous, à Cadillac. Pour avoir été à une manifestation je risque de m’y retrouver aussi. Ça tient à rien », philosophe Olivier Béziade, 48 ans, agent de sécurisé incendie et pompier volontaire, papa sportif et bricoleur de trois « drôles ». Le 12 janvier 2019, il se rend à son premier défilé de gilets jaunes avec son épouse Cindy, prothésiste ongulaire. Il n'est pas tellement dans ses habitudes de manifester. La dernière fois remonte à 1998. Ado, il avait accompagné son père à une manifestation à Paris. Profitant de la foule, il s'était échappé du cortège pour aller voir la tour Eiffel en vrai. À cette pensée, Olivier esquisse un fugace sourire aussitôt balayé par la suite de son récit. À Bordeaux, rue Sainte-Catherine, dans la foule de gilets jaunes baignée de gaz lacrymogènes, Olivier et Cindy se perdent. Il tente de la retrouver en filant par une ruelle lorsque le projectile le percute à 300 km/h, en pleine tête. Olivier s'effondre, face contre terre, et reprend connaissance après quatre jours de coma à l'hôpital Pellegrin. La scène, filmée en entier, a rapidement circulé sur Internet. Il n'a pas pu la regarder, il a laissé ça à son avocat qui a porté plainte pour agression et non-assistance à personne en danger. Olivier s'agace parfois lorsqu'il bute sur un mot. « Ma langue a été sectionnée dans la longueur quand j'ai chuté. Depuis, je zozote un peu », s'excuse-t-il. Chaque fois qu'il éternue, il s'empresse de vérifier à l'aide d'un mouchoir si du liquide céphalo-rachidien ne s'écoule pas de ses narines. « J'ai besoin d'être réopéré, les os de mon nez appuient sur mon cerveau. Pour ça, le chirurgien doit recasser mes pommettes et mon nez. Je lui ai dit qu’on verra plus tard. Je ne suis pas prêt » souffle-t-il. Six mois après son agression, ses cheveux ont recouvert ses cicatrices. Son visage contusionné a repris forme mais le tir de LBD 40 a laissé son crâne en miettes. Et son esprit en lambeaux Son existence est suspendue à ce jour. Comme dans le film Un jour sans fin, il est bloqué sur le 12 janvier. Mais tandis que Bill Murray parvient à trouver un sens à sa vie, Olivier a chaque jour l'impression de sombrer davantage, malgré les antidépresseurs. «Les médecins m'avaient prévenu que mon comportement pourrait changer après le trauma crânien. Sans médocs, je suis devenu violent. J'ai cassé la gueule à un gonze qui m'a fait un doigt parce que je roulais trop lentement. Et j'ai soulevé ma femme par le col parce qu'elle était en retard. Elle est partie, elle a eu raison. Je fais peur à mes enfants. J'ai dit à la psy : "Internez-moi s'il le faut, je veux m'en sortir" », confie Olivier, toujours en arrêt maladie.

 AFFRONTER LE REGARD DES AUTRES

Frédéric Roy est pressé d'en finir avec l'hôpital. Sa vie est rythmée par les allers-retours entre Gauriac, le village où il habite, dans le Blayais, et le centre de rééducation de la Tour-de-Gassies, en périphérie de Bordeaux. Dans ce long bâtiment vitré, au milieu d'un parc planté de hauts platanes, le centre accueille des grands brûlés et des amputés. Entre deux et quatre fois par semaine, Frédéric y suit des séances de kiné et teste des prothèses. Sa main droite a été arrachée par une grenade GLI-F4 le 1er décembre sur la place Pey-Berland de Bordeaux, lors de l'acte III. « Ça n'a même pas tellement saigné, c'était comme cautérisé par l'explosion. Je suis resté une heure et demie dans une ruelle avant que les pompiers ne viennent me chercher sous une pluie de lacrymogènes, se souvient Frédéric, discret trentenaire, père de deux enfants qu'il garde un week-end sur deux. Son couple n'a pas résisté au drame. « Cela faisait longtemps que c'était terminé, ça a juste été un déclencheur », pose Frédéric. Il peine à expliquer à quoi il occupe ses journées le reste du temps. Remplir des papiers. Réapprendre à écrire. Sa sœur, aide à domicile, lui rend visite dès qu'elle peut et fait ses courses. Lui n'ose pas affronter le regard de ses connaissances au supermarché. Leur pitié le glace. Éviter ces situations est devenu son nouveau mode de vie : « Mon grand m'a proposé de me découper ma viande en me voyant galérer. J'en ai pleuré. Maintenant, je fais des saucisses et des steaks hachés.

 « JE REFUSE D'AVOIR PEUR »

Pêcheur comme son père, Frédéric est devenu lamaneur comme son frère, après la naissance de ses enfants. Dans le port de Bordeaux, il amarre les bateaux. Un boulot risqué rémunéré un peu plus de 2000 euros par mois qui lui permet d'être présent à la maison une semaine sur deux. Après le travail, il bosse encore, sur des petits chantiers ou dans le jardin de ses voisins retraités. Acheter sa maison et un mobil-home près de l'océan avec la mère de ses enfants, c'était le plan. Il s'y est accroché tant qu'il a pu, non sans quelque mépris pour « les assistés qui touchent plus d'aides à rester dans leur canapé ». Sans son boulot, il se sent désoeuvré. Pas de loisirs, peu d'amis. Il cherche des solutions avec le prothésiste pour s'y remettre au plus vite. «Je ne veux pas de quelque chose d'élaboré et de fragile. J'ai besoin d'une sorte de pince qui me permette d'attraper et de relâcher facilement des cordages», demande Frédéric, qui espère obtenir l'homologation par la marine. Depuis peu, il retourne à Bordeaux le samedi : « Je refuse d’avoir peur. S’ils m’ont fait ça, c'est pour que les gilets jaunes aient peur, pour tuer le mouvement. »

(….) Léa Gasquet