L-Optimisme-librement-consenti

André Stil a participé un temps avec Noël Arnaud au surréalisme. J’ai voulu voir s’il en disait un mot dans son autobiographie. Il indique page 83 : « Cette expérience [le surréalisme], j’y insiste un peu parce que peu de gens savent que j’ai commencé par là. Beaucoup croient, en bien ou en mal, que je suis né tout armé au réalisme. Avant, il y avait toute cette aventure jeune, naïve du surréalisme, après laquelle il ne peut plus y avoir de réalisme naïf. Il n’y a plus de roman heureux.»

Je ne commente pas pour m’en tenir à cette présentation du patois. En occitanie, beaucoup ont cru que la lutte du pouvoir contre l’occitan c’était la lutte contre une civilisation quand il s’agissait seulement, comme partout, d’une lutte contre les pauvres… Erreur fatale ! J-P Damaggio

 

André Stil, l’optimisme librement consenti, Stock, 1979 (P. 49-51)

« André Stil (né en 1921) : En général, de mon temps, autour de moi, on ne parlait pas le français, sinon au contact de quelqu'un d'étranger à notre milieu, et le mot « étranger » s'appliquait beaucoup moins aux Polonais, ou aux Belges, qu'à quelqu'un d'un autre coron ou d'un autre milieu.

Pierre-Luc Séguillon : En fait le patois s'identifiait à la langue d'une région, mais aussi d'une classe sociale?

André Stil : Pas exactement, parce que, au fond, tout le monde parlait le patois. Même les commerçants, grands ou petits, peut-être pas toujours dans leur vie privée, et entre eux, mais ils étaient capables de le parler. Le patois, malgré tout, c'était surtout le langage des pauvres, des travailleurs. Dans la manière de le parler, il y avait aussi une prudence à l'égard de l'extérieur. En même temps, sans que nous le sachions, le patois était porteur d'une certaine richesse culturelle, liée à certaines traditions politiques ou morales, mais aussi, et là tout à fait à notre insu, aux origines mêmes de cette langue qui est la nôtre, le français. Le patois avait suivi un chemin beaucoup plus lent, et avait beaucoup moins évolué, mais il nous mettait en contact avec l'ancien trésor commun de tous les pays qui ont fait la France.

Notre penchant était plutôt, cependant, de considérer le patois comme une sous-langue, comme un mal-parler. Tout y concourait. On nous empêchait de l'employer à l'école. Nos parents même essayaient de nous en corriger. Tout nous poussait à le regarder comme un parler dégénéré, dont il faudrait se servir le moins possible. On avait une certaine honte du patois. Je l'ai éprouvée. Paradoxalement, c'est le lycée qui m'a amené à avoir un autre point de vue. C'est seulement quand j'ai fait du latin et du grec, surtout le latin, avec cet appel d'air de la culture et des profondeurs du passé, que j'ai compris que mon patois avait des racines extrêmement nobles. Le lien du latin au patois, au meilleur et au plus original du patois, était souvent beaucoup plus direct, beaucoup plus court, que le lien du latin au français. Cette liaison plus étroite avec la langue ancienne donnait à certains mots, à certains tours, une richesse poétique que le français a souvent perdue. Pour une toile d'araignée, on disait une arnitoile. On y sent le génitif latin, l'inversion du génitif, l'aranei-tela, la toile d'aragne. C'est un mot merveilleux, cent fois plus beau que toile d'araignée, surtout quand on découvre comment il est né ainsi au cours des siècles. Il y a des tas de mots comme ça, des tas de formes qui sont restées très proches des langues anciennes et où l'on peut se rendre compte que ce parler dont on avait honte vaut n'importe quel autre. L'existence de deux parlers parallèles, le patois courant et le français possible, nous mettait tous, à tout moment, devant une possibilité de choix entre deux mots, ou deux formes syntaxiques. Pour quelqu'un qui, un jour ou l'autre, serait écrivain, cela ne donnait pas un mauvais départ, sur ce terrain d'un langage extrêmement vivant, malléable, fluide. On y apprenait qu'un travail sur tout cela pouvait se faire. Qu'une langue n'est pas quelque chose de donné une fois pour toutes, mais le produit vivant d'une évolution permanente. On peut tout faire avec une langue. On peut inventer beaucoup, créer beaucoup. Je suis persuadé qu'il a en partie suscité ma vocation d'écrivain, ce jeu du patois et du français. Car il y avait aussi une espèce de jeu là-dedans. A partir d'un certain moment, cela m'a donné l'envie de jouer avec les mots, de me mettre à écrire. »