Prends_ton_sac ! Cladel

Rollinat

En octobre 2009 et 2010 grâce à Norbert Sabatié et la Compagnie des écrivains du 82, il y a eu deux colloques au sujet de Cladel, à la Médiathèque de Lafrançaise. Je retrouve la courte intervention que j'avais faite (publiée sur les Actes des colloques) au sujet de la nouvelle Prends ton sac ! Je pensais avoir évoqué le lien La Boétie, Cladel mais je ne le retrouve pas en conséquence j'ajoute la nouvelle aussi brève que mon intervention. 

 « Prends ton sac ! »

par Jean-Paul DAM AGGIO

Peut-être quelqu'un dans la salle pourra m'expliquer cette expression populaire « Prends ton sac ! » Le Dictionnaire historique de la langue française fait l'inventaire des nombreuses expressions avec sac comme être pris la main dans le sac, avoir plus d'un tour dans son sac mais rien sur « Prends ton sac !». Or l'expression est le titre d'une nouvelle d’Urbains & Ruraux de Clade], au sujet de la Commune. Thanh-Vân Ton-That, dans son livre Léon Cladel et l'écriture de la Commune, [depuis il y a eu le livre de Fabrice Michaux : D'un été à l'autre, 1870-1871 sous le regard de Léon Cladel] mentionne bien sûr cette nouvelle dans la longue liste de celles que Cladel consacre au sujet et observe : « Quand on entre dans le détail des titres, on constate que les personnages éponymes sont nombreux...» (p.169). Prends ton sac ! se distingue puisque non seulement nous n'avons pas en titre le nom d'un héros, mais la nouvelle ne le donnera pas davantage ! En braquant aujourd'hui le projeteur sur son contenu, peut-être peut-on saisir une pièce de plus de la vie de l'écrivain.

Ce court texte me semble dire très clairement la position de Cladel pendant la «Semaine sanglante». Il est à sa fenêtre de la rue de Tournou où il est installé depuis peu (au quatrième étage), et, dans un autre texte, nous apprendrons qu'il se cache dans une cave avec Gil (Bonhommes). Donc, il ne prend pas les armes, il garde la plume. Ce faisant, dans Prends ton sac, il a aussi en main un livre, un livre qu'il lit pour la centième fois, l'immortel Contr'Un d'Etienne de la Boétie que nous appelons à présent : Discours sur la servitude volontaire.

 D'un côté l'armée urbaine d'un peuple qui se sacrifie (les Communards), et de l'autre un texte qui explique les ressorts des puissants pour rendre servile le peuple en question. Preuve nouvelle que chez Clade le monde n'est jamais en noir et blanc comme le démontre d'ailleurs Thanh-Vân Ton-That. Le peuple est éternellement exploité mais l'injustice peut conduire le peuple vers deux attitudes : la révolte contre les tyrans, ou la révolte contre lui-même ! Les Communards se révoltent contre les puissants et les troupes versaillaises contre les Communards, car elles acceptent les balivernes que leur content les puissants en question. La plus grosse baliverne c'est de répéter à travers les siècles que l'on est toujours le privilégié de quelqu'un. Les Français contre les Etrangers, les Hommes contre les Femmes, ici les Provinciaux contre les Parisiens. « Attention quelqu'un est là pour vous voler votre « privilège » » disent les Attablés, et alors des éléments du peuple accusent d'autres éléments du peuple des injustices dont ils sont victimes ! Au plan humain, il est fréquent de rappeler qu'un enfant qui a souffert de ses parents, fait à son tour souffrir ses enfants... Contre cette fatalité de l'erreur, il y a l'autre...

Comment, donc, certains réussissent-ils à désigner le véritable coupable de l'injustice jusqu'à prendre les armes contre lui ? Ayant dernièrement prêté ma voix à celle de Jaurès, j'ai pu évoquer comment, dans son esprit, l'éducation était le maître mot : le peuple éclairé devient le peuple conscient qui tourne alors sa colère contre ses véritables exploiteurs.

Avec Prends ton sac !, Cladel nous présente deux héros, deux communards qui battent tambour : le vieux et le jeune, le centenaire et le minot, et la véritable capacité de révolte, c'est de pouvoir passer d'une génération à l'autre l'expérience révolutionnaire. Le vieux n'est rien moins que centenaire et a donc connu toute l'histoire des luttes sociales. Il est la mémoire et le « blanc-bec », à ses côtés, dans l'action, reprend le flambeau.

D'où la conclusion de cette courte nouvelle quand les deux tambours arrivent aux côtés des hommes d'une barricade, Cladel parle de lui :

«Je me pris, songeant toujours aux belles invectives du philosophe du XVIe siècle qui, lui, n'était pas un sceptique comme son socius l'auteur des Essais, à murmurer avec amertume et malgré moi ces mots : « En avant ! ami, frère, voyou, paria, zéro, peuple éternellement exploité, dupé, vendu !» puis, réglant mes paroles sur la cadence guerrière, je scandai ce cri qu'avaient tant de fois proféré, dans une autre époque, les sans-culottes, les plébéiens que la générale appelait périodiquement à l'assaut des ces Tuileries maudites où siégèrent, après le Bourbon détrôné, tant d'intrigants suborneurs de la Patrie et traîtres à la République : « Prends ton sac !» »

Chaque mot de cette conclusion est tout un programme : le rapport entre La Boétie et Montaigne, l'expression « MALGRE MOI », le rapport entre le peuple exploité et le peuple dupé, et enfin les révoltes détournées par les intrigants suborneurs et les traîtres à la République.

Insistons d'abord sur l'indication « je me pris [...] à murmurer avec amertume et malgré moi... ». Pourquoi malgré lui ? Car la source de la révolte s'appelle d'abord r instinct ! L'instinct précède conscience quand chez d'autres écrivains la conscience doit guider des instincts peu recommandables car animaliers. Cette conception cladélienne de l'homme peut se lire dans sa référence à son corps, à sa guenille qu'il évoque en avant-propos de Raca : « Une fois là-haut ensemble nous nous reposerons côte à côte, et, de cette cime, nous nous recréerons à regarder se mouvoir les gens d'en bas. »

Il met à égalité son corps et son esprit, tandis que son ami Edmond Picard met nettement l'esprit au-dessus du corps quand il écrit à Cladel au sujet de sa maladie : « Démêlez bien ça dans votre état : n'y a-t-il pas malentendu sur ce que c'est qu'être bien portant, et quand l'âme reste ce qu'elle est chez vous : remuante, vivante, ardente, violente, importe-t-il beaucoup que la guenille matérielle soit clouée au lit ou au coin du feu ? » (17 avril 1888)

Picard conteste ainsi la façon bourgeoisie et anglaise de concevoir la vie et qui tient dans cette formule : « un corps sain dans un esprit sain » d'où l'effort sportif en direction du corps.

 Et La Boétie ? Son discours ne vise qu'un but : interroger la raison qui fait que les hommes endurent le pouvoir de tyrans qui ne tiennent pourtant leur pouvoir que des hommes en question ! Pourquoi des millions d'homme sont sous le joug sans y être contraints par une armée, mais par le seul nom d'un tyran ? La Boétie parle du « droit naturel », celui que tout homme à de quitter l'esclavage afin de devenir homme. Il ne parle pas de l'instinct du peuple à moins que ce que le XVIe siècle appelle « nature » ne soit rien d'autre que ce que le XIXe appelle « instinct » par un effet de la psychologisation du monde.

Cladel sa vie durant, parlant des urbains ou des ruraux, des gueux ou des inconnus, des hommes ou des femmes, des croyants ou des agnostiques, mettra toujours face à face deux peuples, le soumis et l'insoumis, deux peuples qui sont Le peuple et qui pourtant se déchirent.