Les éléments de ce texte ont déjà été publiés ici ou là. La conclusion est un peu douteuse en usant de Cladel pour évoquer l'actualité du moment mais bon... J-P Damaggio

Le Rappel 12 mars 1921

LES ENFANTS ROUGES, (Souvenirs de février 1848)

 « Ran, plan, .plan. Vivent les rouges, à bas les blancs ! »

C'est pour avoir gravé sur un mur ces propos subversifs que Léon Gambetta, âgé de dix ans, fut chassé, en février 1848, du collège ecclésiastique de Montfaucon-du-Lot.

Cette anecdote nous est contée par M. de Monzie dans son livre si suggestif ; L'entrée au Forum.

Le récit de M. de Monzie évoque une aventure toute semblable survenue à un autre Quercynol, compagnon de lutte de Gambetta : j'ai nommé Léon Cladel.

L'auteur de Ompdrailles, le Tombeau des Lutteurs, avait 13 ans en février 1848 et déjà il se plaisait à dire : « Je suis un rouge, moi ! » Il était alors pensionnaire au petit séminaire de sa bonne ville natale : Montauban en Quercy et il languissait dans la géhenne quand la Révolution vint le délivrer.

A la nouvelle des événements parisiens, en effet, il s’empressa de sonner le tocsin d'alarme, c'est-à-dire la cloche du cloître pour appeler ses camarades à la révolte contre les jésuites chargés de faire son éducation. Ceux-ci, à sa grande joie, le rendirent aussitôt à sa famille.

Dès lors, il fréquenta les clubs montalbanais et s'enfiévra de rêves démocratiques.

Venu de bonne heure à Paris, il s'y lia avec Gambetta et ils menèrent ensemble le bon combat contre l'Empire. Tous deux collaborèrent à L’Europe de Francfort journal alors célèbre rédigé en France, publié en Allemagne. En 1860, Cladel y donna son feuilleton Pierre Patient, histoire d’un ouvrier philosophe, passionné de propagandisme égalitaire. Le roman parut avec cette annonce anonyme dictée par Gambetta lui-même à un rédacteur du journal : «L'Europe commence aujourd'hui un roman inédit, Pierre Patient, dû à une plume jeune et vaillante que la lutte encourage et fortifie. L’œuvre que nous publions appartient à cette école qui, sans dédaigner la forme, ne lui sacrifie pas la solidité de la pensée. Au lieu de chercher à plaire et à amuser à tout prix, même au détriment de la saine morale, l'auteur croit au contraire qu'il convient de donner la préférence et le premier rang aux sentiments politiques moraux et philosophiques qui animent les personnages mis en scène. Cette école a nos sympathies parce qu'elle est la seule vraie et qu'elle s'inspire aux pures et puissantes sources de la révolution française. »

 Gambetta et Cladel vécurent de belles journées de fraternité politique et littéraire; Cladel applaudissait aux harangues volcaniques de son compatriote et celui-ci lui rendait bien son amitié. Dans une heure de veine poétique, le tribun n'écrivait-il pas :

-Si jamais j'étais un margrave

J'aurais un superbe castel

Où logeraient Spuller le brave

Castagnary, Floquet, Cladel,

Rrranc!. »

 Il ne devait pas devenir margrave, le talentueux avocat du procès Baudin, mais il devait être un haut et puissant seigneur de la République française. Moins brillante fut la destinée de Cladel, car le métier d'écrivain, auquel il se consacra, ne l'enrichit point, hélas !

 Là-bas dans sa maison de Sèvres où il abritait sa pauvreté, poussait une joyeuse nichée qu'il fallait élever. N'aurait-il pas été très humain de rappeler à Léon Gambetta ses promesses d'antan!

 Mais Cladel était trop probe, trop fier pour s'abaisser jusqu'à solliciter une sinécure. Ennemi de la politique opportuniste de son ancien compagnon, il se sépara de lui et ce fut en vain que des amis communs essayèrent de rapprocher ces deux hommes.

 J'ai entendu raconter par des familiers de Cladel l'anecdote suivante, qui dépeint à merveille la nature intransigeante et fièrement orgueilleuse du maître écrivain. Uni jour où Gambetta, président de la Chambre des députés, rentrait en voiture dans sa petite maison de Ville-d'Avray, il rencontra, à la lisière des bois de Meudon, Léon Cladel, suivi de ses chiens. Se rencontrer ainsi, fortuitement, quelle émotion pour ces deux hommes qui avaient eu si longtemps l'un pour l'autre une profonde affection ! Arrêter ses chevaux, descendre de voiture et tendre la main à son compatriote fut l'affaire d'un instant pour Gambetta qui, malgré tout, était un grand cœur ; mais Cladel, inexorable, ne bougea point, refoula au plus profond de lui-même l'émotion qu'il ressentait, refusa la main qui lui était tendue et se contenta de dire à celui qui venait si spontanément à lui : «Va, continue ta route. » Puis il rentra chez lui, mélancolique, car il l'aimait toujours, cet « ex-va-nu-pieds », dont les discours l'avaient maintes fois grisé, jadis au Quartier Latin.

Une telle intransigeance n'est plus de saison, et les hommes de la génération de M. de Monzie la trouveraient un peu ridicule. Mais, peut-être que s'ils avaient eu l'intransigeance d'un Cladel et sa passion de justice sociale, ils se réjouiraient aujourd'hui d'avoir fait œuvre utile, au lieu de regretter, avec le sénateur du Lot, la stérilité de leur jeunesse.

Gambetta, Léon Cladel, deux noms à rapprocher malgré les divergences politiques qui les séparèrent. Aujourd'hui, ces deux hommes se retrouveraient prêts à combattre, côte à côte, pour défendre le principe même de la République que certains veulent remettre en discussion ; ils seraient aussi d'accord pour préconiser une politique de clarté française et pour nous mettre en garde contre les menées dictatoriales d'où qu'elles viennent : de droite avec Léon Daudet, ou de gauche avec les admirateurs de Lénine.

Edmond GAMPAGNAC.