A la fin de son livre sur sa kirielle de chiens (pages 292 à 298) Cladel raconte l’exécution d’Orsini qui tenta d’assassiner Napoléon III. Il n'écrit pas du temps de Napoélon III (le livre est publié en 1885) sinon il finissait en prison pour longtemps car il l'écrira plusieurs fois, il aurait souhaité qu'Orsini réussisse son attentat. Il s'en explique dans les lignes qui précèdent cet extrait. J-P Damaggio

 Cladel et Orsini 

Triste & douce régnait la nuit, imprégnée des premières odeurs printanières apportées par la brise des champs limitrophes des fortifications. Il m'en souvient comme d'hier de ce funèbre 13 mars, anniversaire de ma naissance. En ce jour qui n'avait pas encore lui, mes vingt ans expiraient ![1]... A cinq heures environ, une marche pesante & cadencée, au loin, résonna. Bientôt, compagnie par compagnie, bataillon par bataillon, des troupes de ligne s'avancèrent, tout un corps, & des fers de chevaux grincèrent sur le pavé. Morny, le jouisseur, & ses pusillanimes complices du 2 Décembre avaient eu peur que leur trop longue & si crapuleuse orgie ne fut brusquement interrompue par la canaille, & cette crainte était fondée. On s'en apercevait très bien aux regards intenses & furtifs échangés entre les blousiers, murmurant parfois d'une voix étouffée que « la cocotte du Trône & la grosse mître de la capitale » avaient pesé de tout leur poids sur l'esprit irrésolu du tigre qui renâclait ensommeillé dans sa vaste cage des Tuileries, alors gardées par de nombreuses batteries de canons. En un clin d'œil, un escadron de municipaux balaya la place & la plèbe fut refoulée à soixante mètres au moins de la guillotine, entre les maisons basses & lépreuses des rues Saint-Maur & Basfroi. A ce moment-là, sans doute, on rasait les cheveux aux régicides, car l'épaisse silhouette de M. de Paris ne se profilait plus sur les planches fatales où ne s'étaient pas encore éteints les falots dont les rayons rougeâtres s'étendaient jusqu'aux trottoirs ambiants. Sur la chaussée, aux premiers rangs de la foule assez mal contenue par des nuées de sergents de ville en bicorne & le casse-tête au poing, on distinguait l'ignoble machine au sommet de laquelle frissonnait ce qu'on intitule pompeusement le Glaive des Lois ! Autour d'elle, un millier de cavaliers : hussards, gendarmes de la Seine & gardes de la cité... Brusquement une grosse cloche, le bourdon de quelque église paroissiale voisine, tinta. Six HEURES ! Un glas plus lointain & plus grêle lui répondit du côté du Père-Lachaise, & voici que l'aube, depuis un instant indécise, pointa, blanchissant les toits & les murs d'alentour. Alors un cheval, un cheval arabe qui piaffait, hennit & rua. D'autres se cabrèrent, s'ébrouèrent, &, pendant dix minutes, une gerbe d'étincelles jaillit des casques & piqua les kolbacks & les bonnets à poil. La dernière heure s'écoula, d'une durée séculaire pour les uns, d'une rapidité électrique pour les autres, dont j'étais. Et l'horloge des environs sonna de nouveau. SEPT HEURES ! Il faisait jour, & l'agonie de Felice[2], quelle dérision dans les noms ! touchait à sa fin. On eût entendu le vol d'un moustique, & cent mille hommes au moins étaient réunis là, qui se mouraient comme Eux, les patients. Soudain, à quelque signal convenu, toutes les lames sortirent des fourreaux & les crosses s'abattirent sur le sol. Les battants d'un portail s'étaient grand-ouverts & le lugubre cortège apparut en la clarté matinale, au seuil de la prison. Entre un prêtre en rochet & deux aides en veston sur lesquels il s'appuyait, en trébuchant, Pierri, d'abord ; ensuite Lui, ce vaillant qui, sur les bords du Tibre, avait aussi porté la chemise rouge, quand les armées du félon non encore couronné se salirent en égorgeant la République Romaine & la poignée de braves commandés par l'Achille & le Bayard italien, Giuscppc Garibaldi, dont on dresse aujourd'hui la statue au Janicule. Ah ! la révoltante mascarade ! On avait chargé du voile noir des parricides le front de ce patriote, dont tout le sang allait ruisseler pour la mère-patrie ! Entravé, lié, tel qu'un fantôme, il gravit les degrés de l'estrade où son satellite, moins contenu, plus farouche, entonnait ce Chant du Départ que nos volontaires, volant à la défense des frontières assaillies par les hordes des Rois, ont éternisé :

C'est le sort le plus beau

Le plus digne d'envie !

Orsini, sans tressaillir, écouta la sentence ; il vit tronquer le chanteur, remonter le couteau teint de pourpre, & perçut peut-être après la décapitation de son auxiliaire les dernières notes de l'hymne immortel & se livra, tranquille & déjà radieux de sa gloire posthume, aux valets du bourreau.

Vive l’Italie !

Vive la France !

Il dit cela sans forfanterie, sans faiblesse, avec la simplicité des guerriers antiques se vouant aux dieux infernaux ; après ces suprêmes paroles, un autre choc bref & mat, un coup sourd, & tout fut fini. Le triangle foudroyant avait tranché la tête à ce fils de la Louve, qui n'avait pas dégénéré de ses pères du Latium. Il était mort imperturbable, comme il avait vécu ; stoïque comme Saint-Just, sur un pareil échafaud, & comme plus tard Delescluze, sous les balles versaillaises. Aussitôt qu'il fut tombé, ce héros, un ouragan de fer troua la multitude ; entre les rangs de la cavalerie, un fourgon, emporté au galop de deux étalons, escaladait déjà les hauteurs voisines, semant des grumeaux de son rougi sur la chaussée, & le défilé des brigades continua. De grosses larmes mouillaient plus d'un visage bronzé par le soleil d'Afrique, & j'en vis perler plus d'une, au bout de vieilles moustaches grises. Sous les yeux de leurs chefs qui frémissaient de colère, & des mouchards dont maint rapport épouvanta Sa Majesté la femme du larron impérial, & celui-ci plus majestueux & plus auguste encore, ils avaient salué le martyr de la Liberté, ces reitres, ces lansquenets, ces soudards, ces esclaves, & malgré tout l'avaient admiré... Peut-être appréciaient-ils la grandeur de son sacrifice & peut-être aussi sentaient-ils qu'elles sont justes & belles, les causes pour lesquelles on se dévoue ainsi !... Sombres & pensifs, subodorant peut-être déjà les charniers de Metz & de Sedan, ils passaient, ceux-ci marchant, l'arme au bras & la baïonnette au bout du fusil; ceux-là, courbés sur la selle, pesant sur leurs étriers, le bancal au clair, appendu par la dragonne au poignet qui tenait les rênes de leurs montures, & de l’autre main, appuyant sur leurs cuisses la crosse du mousqueton amorcé. Misérable & stupide passivité militaire! Émus, nombre d'entre eux l'étaient, &, pourtant, qu'ils en eussent reçu l'ordre, ils auraient canardé, sabré, exterminé ce peuple d'ouvriers dont ils sortaient presque tous, & qu'ils avaient regardé, là, fraternellement; ils eussent obéi comme les douze soldats d'Eylau qui sous le Corse, en plaine de Grenelle, avaient tué non seulement Guidal & Lahorie, leurs superbes compagnons d'armes, mais encore Malet, leur général, ce Caton qui répondit à ses juges : « Mes complices? Les sénateurs, les députés, la nation, et si j'avais réussi, vous-mêmes! » obéi comme ces grognards de Leipsick & de la Moskowa qui crevèrent au carrefour de l'Observatoire la poitrine de Ney, leur idole, le fier maréchal, le démon des batailles, qu'ils avaient vu courir, invulnérable, dans la fournaise, à Waterloo, ce Ney poudreux, fangeux, débraillé, magnifique, sublime, qui, devant eux, entre les pièces anglaises enclouées, renversées ou tonnantes, avait, à pied, à cheval, avec les grenadiers de Cambronne, les cuirassiers de Michaut & les lanciers de Lefebvre-Desnouettcs, chargé l'Highlander & le Saxon, & le Batave & le Welche, comme un simple caporal...



[1] Note JPD : En fait il a ce jour-là 23 ans.

[2] Note JPD : Felice est le prénom d’Orsini