séverine

Je ne découvre qu’aujourd’hui ce beau texte de Dominique Rollin sur Séverine. Savait-elle que Séverine écrivit, à la mort de son grand-père, Léon Cladel, un texte des plus magnifiques ? J’en doute et pourtant elle parle de la journaliste comme la journaliste a évoqué le vieil écrivain : ils étaient leur propre œuvre. Séverine n’a pas fait plus que Judith Cladel mais en ayant été la secrétaire de Vallès elle a bénéficié de la notoriété de ce dernier. Elle est présente dans mon livre sur les 101 femmes du monde où je reprends d’elle un émouvant texte sur la mort de Baudin en 1851. Mon propos débute ainsi : «J’ai la sensation que ton prénom me suit depuis des années mais malheureusement, tu es de celles qu’on croit connaître… »

 SÉVERINE 1855 - 1929

Le 27 avril 1855, Caroline Rémy naît à Paris dans un milieu bourgeois d'une stérilisante austérité. Enfant unique, elle grandit entre des parents prudes, distraits et tendres. Obligée de puiser en elle-même l’ardeur de vivre, elle apprend tôt la solitude et la tristesse des aspirations sans but. Pour se délivrer de l’ennemi elle se marie à dix-sept ans, fuit au lendemain des noces et unit peu après son sort à celui d’un jeune savant suisse.

E c’est alors qu'âgée de vingt-cinq ans, elle rencontre l'homme qui donnera un sens à ses voies profondes : Jules Vallès. Entre le vieux révolutionnaire qui rentre d'exil et la jeune femme naît une amitié fervente. Caroline qui, jusqu'alors, se cherchait, apprend soudain à quitter ses propres domaines pour se fondre au sein du monde et de ses mécanismes politiques, sociaux, humains. C'est donc, paradoxalement au moment où la disciple abandonne la quête de son individualité qu'elle va pouvoir enfin se réaliser avec plénitude.

D’abord secrétaire de Jules Vallès, écrivant ensuite sous l'autorité du maître ses premiers articles, elle découvre l'injustice, la souffrance, le désespoir, le courage et la volonté de lutte. Elle s'y blesse : sa vocation de journaliste est née, elle se nomme désormais Séverine. Vocation et non pas métier : il est presque impossible de conter sa vie qui s'inscrit tout entière en filigrane de cette fin de siècle où grondent déjà d’éparses révolutions, éclatent les impostures et se propagent les déchéances.

A la mort de Vallès, elle poursuit la tâche entreprise : tout en maintenant le Cri du Peuple qu'il avait fondé, elle devient tour à tour correspondante du Gaulois, du Gil Blas, de l'Eclair. Les années passent et la voix de la combattante s'affirme avec une intrépidité et une sincérité toujours croissantes et tendues vers un principe unique : l'amour de la justice joint à la haine de l'oppression d'où qu'elle vienne, où qu’elle frappe. Les domaines les plus opposés lui sont ouverts parce qu'elle les affronte avec lucidité, sans jamais admettre de compromis. Qu'il s'agisse de revendiquer le droit des femmes à l'avortement, de défendre contre la risée publique Ibsen, Wagner ou Courteline, qu'il s'agisse de sa haine du Boulangisme, de l’assassinat de Sadi Carnot, elle projette les flèches d'un esprit toujours plus efficace. Elle connaît la gloire. Les journaux de droite et de gauche s'arrachent ses collaborations, respectant la sauvage indépendance de ses opinions. Quand explose l'Affaire Dreyfus, elle prend d'abord parti contre l'accusé, pour le défendre ensuite avec un semblable acharnement. Femme tout entière, elle se jette parfois dans l’erreur comme s'il s'agissait d'en arracher une vérité plus subtile. Après la grâce, puis la réhabilitation de Dreyfus la prophétesse précocement vieillie et soudain lasse se sent atteinte au plus secret de ses forces par les trahisons et les persécutions dont l'époque est assombrie. Après 1905, elle abandonne la lutte pour ne la prendre qu'en 1914, proclamant son horreur de la guerre et ne cessant d'élever toujours plus haut l’invincible énergie de sa voix. Enfin son nom s'inscrit pour la dernière fois lorsqu'elle proteste énergiquement contre l'assassinat de Sacco et Vanzetti.

Séverine se retire alors, épuisée et malade, à Pierrefonds où elle achève de vivre le 23 avril 1929. A-t-elle laissée une œuvre ? Mieux que des milliers de lettres, d'articles et de conférences, la femme elle-même était sa propre œuvre, tenace, marquée de certitude et déchirée de tendresse fraternelle. Ainsi en est-il de certains êtres mystérieusement choisis par un destin vivant, forgé au jour le jour et qui ne peut mourir. DOMINIQUE ROLIN