alphonse allais

(je partage totalement cet article que je reprends ici)

Marianne / 15 au 21 octobre 2005 / Alphonse Allais, Le fumiste subversif

 Voilà cent ans qu'a disparu le génie du décoinçage des zygomatiques.

Avec lui, rien de sérieux ne résiste. Et, à la lecture de ses fables, histoires et autres fariboles, nous n'avons pas fini de rire...Par Guy Konopnicki

 Alphonse Allais passa du rire au râle un 28 octobre, la scène se passait en 1905 et à l'hôtel. Né moins d'un demi-siècle plus tôt, il n'avait fait que passer, le temps d'écrire quelque 1 700 histoires, fables, contes et autres fariboles. Cent ans plus tard, Allais fait encore rire, et aux éclats, lui qui ne se privait pas d'en faire. De ses textes, il n'y a pas un mot à retirer, aucun n'est venu sur la page par hasard. Allais soignait tout, depuis ses titres, tel le Parapluie de l'escouade, pour une nouvelle où, prévient-il, il n'y aura ni escouade ni parapluie. Jusqu'au nom des personnages, tous fondés sur le calembour ou le contrepet. Tout le monde connaît son clergé, l'abbé Gomme, l'abbé Rézina, l'abbé Casse, sans oublier ici l'abbé Kahn, jamais rouillé.

Simple fantaisiste, Alphonse Allais ? Allons ! Son biographe, François Caradec (1), archiviste infatigable présidant également à l'édition de la totalité de l'œuvre chez Laffont, a édifié les monuments de tous les inclassables parmi lesquels Allais, finalement, se classe : Alfred Jarry, Willy, Raymond Roussel, Charles Cros. Des hydropathes aux pataphysiciens, il a une constellation de plus d'un siècle, au sein de laquelle François Caradec a lui-même évolué, en compagnie de Boris Vian, de Raymond Queneau et de Georges Perec. Topor croisait dans les parages. Ainsi que Patrice Delbourg, romancier et poète, estampillé AAA (Amateur d'Alphonse Allais) et qui, dans ces conditions, ne pouvait manquer de saluer d'un Comme disait Alphonse Allais (2) le premier siècle après A.A.

Il faut faire montre d'une aptitude au manque de sérieux pour étudier sérieusement l'œuvre d'Alphonse Allais, ce qui qualifie François Caradec et Patrice Delbourg, l'un et l'autre experts en fausse nonchalance, et même, pour le second, en politesse, du désespoir bien sûr, la seule qui vaille, c'est-à-dire l'humour. Dessiné par l'un et l'autre, Alphonse Allais n'est pas un fantaisiste de second rang. La dérision est, chez lui, une philosophie rendue indispensable à une époque, la Belle, où le progrès fait jaillir la lumière du gaz, puis de l'électricité, sans parvenir à réduire le crétinisme. Pis : pour Alphonse Allais, qui vient au monde avec l'éclairage au gaz, en 1854, à Honfleur, dans le Calvados, et sous le Second Empire, les progrès de la lumière permettent de mesurer l'étendue du désastre. Pour un autre Normand, un voisin pour ainsi dire, Flaubert, le crétin progressiste est un apothicaire, Homais. Autant dire que la vie d'Alphonse commence mal : il est le fils du pharmacien du vieux port normand et commencera même des études de potard dans l'éventualité d'une reprise du commerce familial. On remarquera tout de même que, de part et d'autre de l'estuaire de la Seine, les lignées de petits commerçants ont bien mérité de la littérature : Allais venait d'une officine d'Honfleur, comme, plus tard, Raymond Queneau d'une mercerie du Havre. « L'Allais graisse » fut d'abord un remède aux remèdes et, comme disait Patrice Delbourg, d'un jeu de mots étincelant qu'A.A. n'eût pas manqué si Proust avait écrit à temps, à l'ombre des jeunes filles d'Honfleur la vie manquait un peu de sel.

Une faune brillante

La petite ville avait, certes, le don de faire naître le génie, Erik Satie y vit le jour, à quelques années et très peu de mètres d'Alphonse Allais, mais on s'y ennuyait tout de même. Si bien que le fils du pharmacien prit au plus tôt le chemin de fer pour la capitale, sous prétexte de travailler dans une officine du boulevard Bonne-Nouvelle et d'étudier la pharmacopée. La IIIe République vient de naître d'une défaite suivie d'un massacre dans la capitale, l'époque est aux clubs, aux réunions, aux projets. Alphonse Allais fréquente Charles Cros, inventeur et poète, fonde le club des Hydropathes, avant de rejoindre les Hirsutes et de se retrouver au Chat noir, cabaret et club poétique, repaire des fumistes, temple de la gouaille et de la goualante, où l'on vit passer une faune brillante et haute en couleur, où l'on entendit des musiques en tous genres, pourvu qu'il soit mauvais genre, celui d'Erik Satie, d'Aristide Bruant ou de Maurice Mac-Nab, auteur de l'impérissable Grand Métinge du Métropolitain. L'humour est forcément noir, comme le drapeau des anarchistes. Alphonse Allais propose bien des recettes de cocktails explosifs, mais on ne le rencontre guère dans les réunions sérieuses. Il signera, en compagnie de Félix Fénéon, d'Emile Zola et d'Alfred Jarry, une protestation contre la condamnation de l'écrivain anarchiste Laurent Tailhade Mais la subversion façon Allais laisse penser que son nom est à l'origine du mot allégorie, « allais gorie », pour une étymologie digne de lui. Rien ne résiste à la dérision. L'ordre et le sens, l'ordre du beau discours rationnel installé aux commandes de la société se trouve littéralement taillé en pièces. D'autres, plus tard, proclameront des théories de la déraison, refuseront le réalisme comme une manifestation de l'ordre bourgeois. Ils seront délibérément politiques, révolutionnaires. Alphonse Allais, lui, ne proclame rien, ne prône rien. Il joue de la raison, la détruit et la casse. Dada et le surréalisme, vingt ans après lui, chercheront une subversion de l'absurde. L'humour d'Alphonse Allais est une arme par destination. Difficile, après lui, de prendre au sérieux les képis et les soutanes, les doctes conférences, les discours de la Chambre des députés et les prévisions économiques des journaux.

Un formidable précurseur

Alphonse Allais n'est pas seul. Dans les dernières années du XIXe siècle, la critique de la raison apparente s'exprime partout. Elle n'est pas seulement l'apanage des génies marginaux, Jarry, Cros, Fénéon et tant d'autres, il y a un véritable mouvement de critique par la dérision, un apogée du bon mot et de la situation absurde, qui se retrouve, aussi, chez Jules Renard et Anatole France. L'avènement d'un nouveau siècle libère toutes les audaces créatrices, situation qui, hélas, ne s'est plus jamais reproduite. La Belle Epoque aime la satire, l'absurde, elle défie les bonnes mœurs, les cabarets et les caf'conc' prospèrent, comme les spectacles lestes, les revues littéraires audacieuses, les journaux satiriques, les pamphlets. Alphonse Allais évolue dans cette vie parisienne, riche, drôle, débridée. Il vit comme son œuvre, c'est aussi l'esprit du temps, qui voit une bohème dorée s'appliquer à faire de chaque nuit un chef-d'oeuvre. A la ville comme sur le papier, Alphonse Allais multiplie les blagues énormes. Raymond Queneau dira qu'il a su « donner à la mauvaise plaisanterie une forme si virulente qu'elle dégoûta aussi bien les friands d'esprit fin que les amateurs d'épaisse rigolade». Un génie du décoinçage des zygomatiques, assurément, mais, précise en connaisseur Alexandre Vialatte, « à force de prévoir le saugrenu, il a fini par tomber juste ». Si justes que pratiquement tous les textes d'Alphonse Allais se lisent aujourd'hui, si loin de l'esprit Belle Epoque, et ils n'ont pas vieilli.

Car Alphonse Allais fut un formidable précurseur, un maître, une référence. De dada à Pierre Dac et Francis Blanche, en passant par Queneau, Vialatte, Perec, le comique de la scène et celui de la feuille noircie savent ce qu'ils doivent à Alphonse Allais. Cent ans après, nous n'avons pas fini de rire. Et il n'est rien de plus urgent que de relire Alphonse Allais, en suivant, pour mieux le découvrir, ses deux meilleurs disciples, François Caradec et Patrice Delbourg 

(1)Alphonse Allais, de François Caradec, Belfond.

(2) Comme disait Alphonse Allais, de Patrice Delbourg, éd. Ecriture, 215 p., 17,95e.