à la conquête du chaos

Je ne sais si quelqu’un a publié une biographie philosophique de Mélenchon mais il semble que son livre de 1991[1] mérite d’en être le pivot si on en croit les nombreuses références de ces derniers temps.

 D’abord voici la présentation actuelle sur le blog de Mélenchon :

« C’est aujourd’hui évident. La gauche est malade. Elle perd ses certitudes. Le modèle scientifique auquel elle se réfère sans le dire est à présent dépassé…  « Il est alors urgent de reprendre la réflexion théorique », affirme le socialiste Jean-Luc Mélenchon, et il propose de le faire à partir de la fabuleuse Théorie du chaos qui bouleverse déjà les sciences physiques en pénétrant les mystères du hasard. À travers des exemples concrets de son expérience politique, il ouvre ainsi une nouvelle piste de réflexion et propose une autre définition du lien entre la morale individuelle et l’action collective, afin que l’homme puisse devenir ce qu’il est. Alors, seulement, la vie de chacun y trouvera son sens. »

 Une nouvelle réflexion théorique ?

En fait le sous-titre est plus important que le titre : Pour un nouveau réalisme en politique. Face au réalisme de Mitterrand il veut retenir de Mitterrand le réalisme, afin d’en prôner un nouveau !  J’ai toujours essayé de suivre de loin la trajectoire politique du personnage. J’ai toujours eu un grand respect pour le PS tout en pensant qu’il n’était pas la solution, et l’action de Mélenchon en était la démonstration.  

En conséquence ma surprise a été grande en découvrant que ce livre de 1991 devenait le pilier d’interprétation du Mélenchon d’aujourd’hui !

1 ) Etienne Girard sur Marianne le 2 octobre 2017

« L'universitaire [Thomas Guénolé] explique cette démarche [de Mélenchon] par la conviction ancrée chez le leader du mouvement que le régime d'Emmanuel Macron peut céder à n'importe quel moment : "Jean-Luc Mélenchon pense que les phénomènes historiques ont des évolutions imprévisibles. Rien n'est prédéterminé. Tout est possible, et notamment l'effondrement du capitalisme à un moment inattendu. Pour provoquer cela, il faut continuer à militer, sans attendre les élections". A l'appui de cette démonstration, Thomas Guénolé cite A la conquête du chaos, un ouvrage publié par Jean-Luc Mélenchon en 1991. Dans l'essai, le député se fonde sur la "théorie du chaos" en sciences physiques, qui postule que les phénomènes physiques évoluent le plus souvent de manière imprévisible, donc chaotique, pour en tirer cette nécessité d'un militantisme total. D'où l'idée, martelée sans cesse, qu'une dissolution de l'Assemblée nationale est possible et ce, à tout moment. Le but étant aussi qu'à ce moment-là, la société puisse se tourner vers le contre-modèle dont il aura entretemps posé les jalons. Avec un côté méthode Coué : en 2014, Jean-Luc Mélenchon défendait déjà cette thèse d'une dissolution imminente.»

 2 ) Comme les journalistes se copient sans cesse peu de temps après Robin Verner BFM TV 12/11/2018, reprend le même propos :

«Au-delà d'un simple duel, ou d'une politisation du seul 17 novembre, il faut reconnaître qu'il est peu de cortèges où le parti la France insoumise n'est pas présent. Au risque de laisser l'impression que le mouvement fait feu de tout bois. Thomas Guénolé puise dans la lecture d'un livre publié en 1991 par Jean-Luc Mélenchon, A la conquête du chaos, pour expliquer qu'il ne faut pas y voir une suractivité médiatique, mais une théorie politique. "L’analyse de Jean-Luc Mélenchon c’est que certes, il arrive que le système s’écroule tout seul, comme le décrit le marxisme, mais qu’il est faux de croire qu’il est condamné à s’écrouler sous le poids de ses propres contradictions. Il arrive souvent à rebondir", pointe-t-il, ajoutant que le salut vient parfois d'un événement "improbable et indétectable" ébranlant la machine.

Il conclut: "C’est pourquoi il faut être comme les scouts, toujours prêts, car on ne sait jamais si la prochaine étincelle ne sera pas la bonne. Par exemple, cette fois-ci, le pays sera peut-être en panne d’essence dans quinze jours. Bien sûr que c’est improbable, mais…."

3 ) Encore le 3 février 2019, sur 20 minutes

« Dans son livre, A la conquête du chaos, en 1991, Jean-Luc Mélenchon se désolait déjà qu’au Parti socialiste, on ne prenait plus en charge la formation des militants. Cette demande a aussi été faite par les insoumis eux-mêmes lors de la Convention du mouvement fin novembre. Le cahier des charges de l’école correspond aux attentes des militants », indique Thomas Guénolé, politologue insoumis co-responsable du projet.

 Et que pense aujourd’hui Thomas Guénolé de ses propos d’hier, lui qui a quitté LFI avec fracas ?

 4 ) Mais Mélenchon n’est pas le dernier à faire référence à son livre «fondateur» :

 JDD 1er avril 2017

Les sondages vous mettent à l’honneur. Comment expliquez-vous cette dynamique?

Cette élection ne ressemble à aucune autre. J’y suis préparé. J’ai écrit il y a vingt-six ans un livre au titre prémonitoire : À la conquête du chaos. Il se passe quelque chose, c’est vrai : la conjonction de la grande marche du 18 mars pour la VIe République et du débat du 20 mars a provoqué mon décollage. La nature de ma candidature a changé.»

 5 ) Mais surprise sur Libération 13 octobre 2018 : « Lienemann aime aussi faire remarquer qu’elle est à l’origine des idées de Mélenchon dans un ouvrage qu’il présente lui-même comme un «socle de sa pensée» : A la conquête du chaos publié en 1991. »

 Cet article d’octobre 2018 est le signe d’un nouveau tournant dans le nouveau réalisme en politique si cher à Mélenchon : après une position ni droite ni gauche, il a décidé de devenir le chef de la gauche vu que François Hollande a été dégagé.

 5) Mais le philosophe Olivier Tonneau sur Médiapart 29 juin 2019 verse un seau d’eau froide. Il décide de quitter LFI sur un éloge de Mélenchon après une référence supplémentaire au fameux livre :

« Il est convaincu que lui seul peut accomplir ce qui doit être fait. Lui seul, s’entend, dans un petit milieu de gauche déboussolé, dont il avait diagnostiqué la perdition dès 1991 dans son livre A La Conquête du chaos

 6 ) Le hasard a voulu qu'en 1991 je suive sur la revue M, une présentat-ion du dit livre.

Bernard_Mertz_et_la_conquête_du_chaos 

De la critique de Bernard Mertz formé philosophiquement à l’école marxiste de Georges Labica mais tout nouveau membre du PS, je retiens cette idée que, face aux lois déterministes d’un certain marxisme, le livre est là «pour coller aux mouvements de la réalité».

Tel est en effet l’effort constant de Mélenchon qui tel un caméléon (ce n’est pas péjoratif sous ma plume) tente de suivre les événements pour mieux les perturber. Des léninistes pourraient répondre que ce n’est là rien d’autre que l’analyse concrète de la situation concrète, qui a permis aux communistes russes de s’emparer du pouvoir sous l’effet d’une circonstance bien exploitée. Le problème c’est que dans une société capitaliste fragilisée par l’explosion de tous les cadres traditionnels, une telle stratégie caméléon risque à un moment de se fondre dans le paysage sans plus pouvoir le changer.

 Thomas Guénolé que l’on vient de lire si fier de soutenir Mélenchon, a écrit le 18 avril 2019 :

 « Comment peuvent-ils plaider sans relâche pour une vraie démocratie en France, eux qui organisent LFI comme une dictature ? Jean-Luc Mélenchon, lui, gouverne LFI en autocrate, assène entre autres celui qui était coresponsable de l’école de formation du mouvement. Distant des militants de terrain, l’appareil central fonctionne comme une toile d’araignée : des cercles de plus en plus étroits, jusqu’à “JLM” au centre qui, in fine, décide de tout ce qui compte en symbiose avec Sophia Chikirou. Manuel Bompard est leur homme de paille et leur paratonnerre. »

 Par ailleurs il soutiendra Peña-Ruiz bousculé à l’université d’été de LFI par ceux qui lui ont reproché ses critiques des religions: « Le philosophe @HenriPenaRuiz est mon ami. C'est aussi et surtout l'un des meilleurs spécialistes de la #laïcité. Sur le fond, il a toujours dit qu'on doit avoir le droit de critiquer toute religion, ce qui est évident. Lui faire de faux procès sur cette base, c'est abject.»

 Ce n’est pas un chaos qu’il faut conquérir aujourd’hui mais des forteresses que nous avons à construire contre celles du capitalisme féodal. Et la collapsologie (différente de la conquête du chaos) n’est pas un matériau conséquent. J-P Damaggio



[1] À la conquête du chaos – Pour un nouveau réalisme en politique

 Mai 1991, éditions Denoël, 280 pages, Format : 14 x 22,5 cm

ISBN : 2-207-23868-7