Dans ma vie d’instit la mutation la plus folle fut la disparition des Ecoles normales mise en place par Jospin en 1989. D’un côté l’histoire des Ecoles normales était arrivée en bout de course mais de l’autre rien n’avait été fait pour construire une véritable alternative avec les citoyens du pays. Jospin était pris entre les tenailles de deux ‘amis’ le SNI et le SNES. Le SNI du côté de l’E.N., et le SNES contre. Alors il trouva une astuce : écarter le passé par une fausse promotion. Résultat : naissance de l’IUFM et promotion des instits qui passent du cadre B au cadre A ! Tout le monde est content. Jospin avait-il l’intention d’en finir avec la formation des maîtres ? Non, je ne crois pas mais sa mutation a eu ce résultat.

Blanquer a fini par proposer la mutation la plus folle de tout le système éducatif, la fin du Bac sauf que le cœur de sa réforme n’est pas là. 

Les syndicats enseignants ne sont plus ce qu’ils étaient encore en 1989 (comme effet collatéral la réforme de Jospin a pu mettre fin à la F.E.N.) sauf qu’ils restent ce qu’ils ont été. Ils dénoncent le manque de moyens. Ils ont raison puisqu’un des buts c’est de réduire les moyens, mais davantage de moyens pour une telle réforme c’est encore aggraver la dite réforme ! La lutte majeure ne concerne qu’au second plan les moyens. D’abord une alternative, et ensuite des moyens pour la dite alternative !

Le Bac est plus vieux encore que les Ecoles Normales et il a subi des tonnes de réformes. Avec celle d’aujourd’hui il y a mutation car il y a réduction du tronc commun au profit des options à partir de la classe de 1ère.

Est-ce que l’alternative c’est de s'insurger : des établissements vont pouvoir proposer plus d’options que d’autres ? tel ou tel sujet peut-il être dans les options ?des établissements vont pouvoir faire des économies ? L’alternative doit répondre d’abord à la question du principe même des options.

 Dans l’invention de la grande surface la question n’était pas celle de la taille mais celle du «libre-service». Qui peut prétendre que la défense du petit commerce pouvait signifier le maintien du petit commerce ? Gamin j’ai aimé l’épicier derrière son bureau à qui je donnais la liste des courses préparées par ma mère et qui me servait. Cet épicier aurait-il dû être le premier à se mettre en libre service ? Il m’arrive d’aller dans un petit magasin bio qui est en libre-service. Le principe n’est pas dans le fait, mais dans le symbole du nom : « libre-service ». Or il n’y a rien de libre dans ce service, puisque le porte-monnaie décide, sauf à vous obliger à vous exploiter vous-mêmes ! Le libre-service est la pire des dictatures puisqu’elle est là pour alimenter la soumission volontaire ! Or, paradoxe de l’histoire, en contestant ce système de liberté du renard dans le poulailler, c’est vous le dictateur !

 Mon petit-fils est en classe de 1ère et il essuie les plâtres de la réforme. Il constate la fin du groupe classe qui était un repère. En effet, avec les options les élèves de la classe sont presque toujours dispersés (d’où les inquiétudes du prof principal). Mais le cœur du projet c’est de dire aux gamins qui ne réussissent pas : vous avez mal choisi vos options !

Est-ce que l’alternative c’est de répondre : TOUS les enfants, à la même heure, doivent TOUS faire la même chose ? Personne ne peut oser un discours aussi radical, aussi dictatorial, et moi non plus. Mais alors, faut-il revendiquer dans le cadre du système qui use la liberté pour la libéralisation ?

Le proverbe le dit bien : « on choisit ses amis, on ne choisit pas ses parents » et l’éducation de la jeunesse suppose de lui rappeler, qu’en effet, la vie ne consiste pas essentiellement à choisir, surtout dans un système où il est dit qu’il n’y a de choix que celui qu’on vous présente ! Oui, on peut choisir son supermarché, son produit sur les rayons (il faudrait pour bien choisir passer des heures à lire des étiquettes tronquées) mais on ne choisit pas : chaque jour il faut manger. Le système en place a décidé que pour survivre il lui fallait prendre de vitesses la revendication du socialisme : produire en masse et émanciper par la religion du libre choix. Michel Clouscard dit mieux que moi ce qui est en jeu :

« Alors que le réactionnaire veut revenir en arrière, restaurer, le libéral va de l’avant pour réaliser plus vite que le progressiste ce que celui-ci a rêvé. Avec, en prime, la plus-value ! Alors que les deux processus – libéral et social – sont, en termes de logique en relation inversement proportionnelle, la propagande publicitaire et médiatique a pu associer la promotion du libéralisme et le développement progressiste, imposer la confusion des contraires, pour en venir à leur indentification. C’est l’histoire du diable qui se fait bon diable et qui passe son temps à expliquer qu’il n’existe pas : l’histoire du réformisme. »

 Bref, celui qui est contre la grande surface veut en revenir à l’épicier etc. Les progressistes sont contraints soit de cautionner le système, soit de devenir des réactionnaires ! Mais que faire ?

Si Jospin avait cherché à implanter un véritable nouveau système de formation des enseignants il aurait fallu quitter le monde des astuces pour lancer un puissant débat national (avec des options !) afin que chacun, mis au pied du mur, puisse faire sien des IUFM capables ensuite de résister aux tempêtes futures.

La fin du Bac en tant que diplôme national et qui passe donc par le libre-choix d’options de la part des élèves suppose pour le combattre d’afficher un projet éducatif qui ose à la fois articuler l’inévitable et le possible. Oser dire aux jeunes que leur éducation passe par des portes OBLIGATOIRES, comme condition même de leur exercice de la liberté ! Non pas le système antérieur où l’obligatoire avait vocation stérilisatrice, mais un système nouveau où en connaissance de cause, ils mesureraient les causes de la connaissance. Même en classe de CME j’ai entendu souvent la question ! « Mais à quoi ça va nous servir l’histoire ? » et si la réponse ne peut plus être « étudie et tais-toi » elle ne peut pas être non plus « fais ce qui bon te semble ! ». Dessiner un futur réel au système éducatif ne peut passer par ces quelques lignes mais par un travail capable de répondre à ce constat cher à Jean-Claude Michéa : « Mais qu’avons-nous fait de nos enfants ? » J-P Damaggio