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La Nouvelle critique, mensuel du PCF, que j’ai évoquée au sujet de Pasolini avait une rubrique de compte-rendu de lectures. On y trouve un texte de Jean-Claude Michéa en mai 1973. Il était jeune et déjà marxiste iconoclaste. Je regrette de ne pas avoir suivi son conseil de lecture. Je ne sais si à un moment il a eu droit à y publier un article en pleine page. Il a cependant pu y rencontrer des amis de Clouscard (à suivre), Vincent Labeyrie (rendant compte du livre de Commoner) et quelques autres aussi iconoclaste que lui ! J-P Damaggio

J. Dietzgen

L'essence du travail intellectuel humain

Jean-Claude Michéa

En publiant L'essence du travail intellectuel humain (J. Dietzgen, 1869), les éditions « Champ libre » viennent de mettre à la disposition du public français l'un des textes-clés de la philosophie marxiste. Disons même que la genèse de cette philosophie ne saurait être pleinement reconstituée si l'on néglige de prendre en compte l'œuvre théorique de Dietzgen. De celui-ci on sait habituellement, qu'ouvrier autodidacte, il découvrit indépendamment de Marx et même de Hegel, les principes fondamentaux de la dialectique matérialiste (Cf. Engels : Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande). On sait déjà moins qu'il est l'inventeur du mot «matérialisme dialectique», mot qu'il emploie pour la première fois en 1887 dans le chapitre 3 de sa brochure Excursion d'un social-démocrate dans le domaine de la théorie de la connaissance. Mais le principal intérêt de L'essence du travail intellectuel humain est de mettre en évidence l'influence (généralement méconnue) de Dietzgen sur l'évolution philosophique de Marx et d'Engels.

Pour mesurer l'exacte signification de cet ouvrage, il faut d'abord se reporter à la lettre que Dietzgen fait transmettre à Marx, - le 7 décembre 1867 (Cf. Letttres à Kugelmann, p. 77-78), lettre dans laquelle il énonce deux thèses importantes.

a) « Je lis entre les lignes de votre livre » — il s'agit du Capital —«que votre économie fondamentale suppose une philosophie fondamentale » et

b) «le fondement de toute science réside dans la connaissance du processus de pensée.»

L'essence du travail intellectuel humain, c'est avant tout le développement de ce programme, c'est-à-dire la tentative de construire une science de la pensée qui puisse, en fondant théoriquement la « pratique instinctive » des savants «rendre sûre la démarche de la conscience » (p. 121). Sans entrer dans le détail parfois confus des analyses de Dietzgen, soulignons que, pour lui, la constitution de cette nouvelle science suppose la fin de la philosophie classique et de ses tentatives de définir a priori les lois de la nature ou de l'histoire ; ce qui n'implique évidemment pas qu'on doive négliger les noyaux positifs que la philosophie classique a su élaborer : en effet, «par sa négation de la sensibilité, par son effort pour séparer la pensée de tout donné sensible (...) la philosophie a mis à nu, plus que toute autre connaissance, la structure de l'esprit». Reste que la connaissance scientifique de la pensée et de ses lois générales suppose l'abandon de toute méthode «spéculative» et la mise en chantier d'analyses «inductives» et «empiriques». Ce faisant, elle seule permet de surmonter l'unilatéralité des «deux camps», l'idéalisme et le matérialisme, dont «l'antagonisme» «traverse, pareil à un fil rouge, les ouvrages de la science » (p. 130). «L'opposition des deux camps, en effet, tourne autour de l'incompréhension du rapport entre notre raison et l'objet, la matière qui lui sont donnés » (p. 131). Précisons que le matérialisme ici visé, est le matérialisme classique et sa forme vulgarisée par Büchner, et non pas le matérialisme moderne d'essence scientifique. Cette critique combinée de l'idéalisme (qui a su néanmoins analyser le « côté actif » du processus de pensée) et de l'ancien matérialisme ne peut évidemment manquer d'évoquer les célèbres analyses que même Engels dans son Ludwig Feuerbach, analyses qui reprennent parfois jusque dans leur formulation les énoncés de Dietzgen.

La place manque pour rendre compte entièrement de cet étonnant ouvrage. Il faudrait pouvoir analyser ici les développements de Dietzgen sur les catégories dialectiques (cause/effet ; essence/apparence, etc.) ou sur la «raison pratique». Terminons donc simplement en reprenant les termes de la remarquable préface d'Anton Pannekoek, «L'étude approfondie des écrits philosophiques de Dietzgen est un outil essentiel et indispensable pour comprendre les œuvres fondamentales de Marx et Engels. »

J.-C. M.

(Traduit de l'allemand par Michel Jacob ; 216 pages ; Editions Champ libre, 26 F.)

Qui est Dietzgen ?

Wikipédia : « Joseph Dietzgen, né le 9 décembre 1828 à Blankenberg (près de Sieburg, en Allemagne) et mort le 15 avril 1888 à Chicago, était un tanneur et philosophe socialiste autodidacte allemand du XIXe siècle. Il fréquente les milieux révolutionnaires allemands à la fin des années 1840, et fait la rencontre de Karl Marx. Après l'échec de la révolution de 1848, il émigre aux États-Unis pendant deux ans. De retour en Allemagne, il épouse Cordula Finke, et ouvre un atelier de tannerie. Il retourne aux États-Unis de 1859 à 1861, où il est tanneur dans l'Alabama, puis émigre quatre ans à Saint-Pétersbourg, de 1864 à 1868 ; c'est là-bas qu'il écrit son premier ouvrage, Das Wesen der menschlichen Kopfarbeit (L'Essence du travail intellectuel humain). Rentré en Allemagne, il y est l'ami de Karl Marx - qui fait son éloge dans la deuxième édition du Capital au cours des années 1870. »