jeanne marni

Le Wikipédia sur Jeanne Marni (Jeanne-Marie-Francoise Barousse) est seulement en anglais ! Il rappelle que cette femme est née en 1854 à Toulouse et est morte en 1910. Quoi de plus beau que ce portrait de Séverine pour lui rendre hommage ? Ensuite j’ai repris un long article de Jane Misme qui trace une présentation de son œuvre.

 La Fronde 13 novembre 1901 / Jane Marni

Autrefois

Des amis, affreusement boulangistes, m'ont demandé la permission de me présenter une jeune femme fort intelligente, disent-ils, très élégante, qui désire vivement me connaître. Le souhait est flatteur, les camarades —opinion à part — sont de ceux à qui volontiers on fait plaisir.

— Amenez votre merveille !

Et nous voici chez Durand (naturellement) dans ce salon du premier qui vit passer tant de types et s'ourdir tant d'intrigues qu'on peut bien dire qu'il s'y cuisina de l'histoire.

La bande papote, jabote. Moi, les yeux demi-clos dans la vapeur des cigarettes, j'observe la « merveille ». Elle est jolie, incontestablement, mais d'une beauté anguleuse et brune qui ne me séduit pas. Casquée serré de cheveux de ténèbres, le regard noir, le sourire aigu, elle réalise un peu trop l'idéal de la femme fatale... lequel n’est pas le mien.

 Et sa volonté y ajoute l'enroulement de longs tissus endeuillés, souples et flottants, des manches de Muse, un air d'Artémise.

 Mais la ligne est d'une beauté sculpturale, d'une distinction infinie ; la marche a le rythme révélateur de la forme auquel les artistes ne se trompent pas ; la main, dans laquelle le menton s'enfouit volontiers, en une pose pensive — trop pensive — a cette puérilité délicieuse qui décèle la tendresse.

 Elle n'a guère parlé, au cours du dîner, que par monosyllabes prononcés d'une voix blanche, sans chaleur, sans couleur. Pourtant, lorsque sollicitée au point de ne plus pouvoir s'en défendre, elle a murmuré au piano, tout à l'heure, les galantises de Ronsard, trois ou quatre notes ont vibré, appassionnato.

 Est-elle timide? Est-elle nulle ? Est-ce une âme qui cherche sa voie, qui a la pudeur de ses impressions, est-ce l'oiseau qui essaie ses ailes... ou simplement une jolie femme comme j'en ai tant connues, un peu trop littéraire dans l'attitude, la façon de se vêtir, la recherche des notoriétés, et possédant à son actif les deux romans qui la sacrent « bas-bleu »?

 D'habitude, je m'y reconnais vite : cette fois, je ne sais pas. Quelque chose me déroute, et cependant m'intéresse. Si on était seules, on pourrait causer; l'antipathie ou la sympathie aurait tôt fait de jaillir d'un regard, d'une parole. Seulement, ici, dans ce banal décor, avec ces gens charmants, c'est entendu, mais si parfaitement vains ou vides ! Tout n'est qu'artifice et futilité... le moyen qu'y éclose une sincérité fraîche comme une pâquerette des champs !

Les heures ont passé : on demande les manteaux. Au seuil, devant le marchepied des voitures, les salamalecs habituels s'échangent :

— Madame...

— Madame !

Elle file vers la plaine élégante de Monceau: je rentre en plein cœur du boulevard.

 Après...

 Sur la carte, j'ai lu un nom lointain déjà dans mes souvenirs. Jamais plus je ne l'avais revue, élégiaque silhouette drapée de sombres voiles. Mais qu'elle soit la bienvenue.

La porte s'ouvre, de ce petit salon que Paris nomma mon confessionnal — et qui le fut, en effet, pour beaucoup. D'une avancée lente, harmonieuse infiniment, une femme pénètre, salue, s'assied, lève vers moi des yeux d'une indicible beauté, d'une indicible douleur?

Est-ce bien la même que j'ai connue? Que s’était-il passé? Quel prodige, en laissant les mêmes traits, la même structure, a opéré telle métamorphose ?

Supposez qu'à un dessin au trait, sans ombres, sans modelés, se soient ajoutés, subitement, toutes les grâces, toutes les joliesses, tout le fondu, tout l'enveloppé du pastel ! La précision un peu sèche du visage a disparu; il s'est estompé de douceur, de mélancolie.

Et, dès les premiers mots, la voix aussi me surprend, musicale, sombrée, câline, avec des accents de violoncelle fêlé.

Je la connais, cette chanson-là ! Chaque fois qu'il m'en arrive un écho, on n'a pas besoin de me dire le reste : j'ai compris !

Cependant, elle, veut tout dire. Comme un grand chagrin la broyait, elle a eu besoin de crier sa peine... et elle est venue, tout droit.

Je la laisse parler, je la laisse pleurer; c'est le remède suprême. Et quand, à bout de confidences, elle termine par la supplique de conseil, l'appel au secours tant de fois entendu, hélas ! une joie me rend presque aussi tremblante qu'elle.

C'est qu'à l'entendre évoquer son mal, qu'à contempler l'admirable lueur d'intelligence qu'irradient ses prunelles, qu'à la voir tressaillir d'indignation — vivre, enfin, d'une vie si magnifiquement intense et débordante, j'ai acquis la certitude qu'elle n'était point parmi les condamnées.

Elle sera sauvée par sa vitalité cérébrale. Celle-là du moins n'ira pas au suicide, à la morphine ou au désespoir sans retour. Sa part d'un troisième livre, écrit en collaboration, est mieux que bien, c'est spirituel et c'est humain, c'est féminin, surtout, d'adorable façon. On peut compter sur l'avenir.

— Et maintenant que vous savez tout, Madame, comment guérir, comment m'évader de moi-même, comment reprendre goût à la vie? Voyez, j'ai des fils blancs aux tempes, à force de souffrir. Que faire? j Je lui ai pris les mains, et les yeux dans les yeux, avec toute l'énergie de ma pitié, de ma conviction, je réponds:

— Travailler !

Elle s'effare, très sincère en sa modestie. Saura-t-elle ? Pourra-t-elle? Mais la semence est tombée dans un terrain fertile. Derrière son front lisse, je suis déjà l'éveil de sa pensée trop longtemps engourdie, l'aube des rêves de labeur, d'intellectuelle revanche — d'oubli ! Elle est partie presque consolée...

 Aujourd'hui

 Et depuis, elle a fait — en six ans ! — Comment elles se donnent, Comment elles nous lâchent, Les enfants qu'elles ont, Fiacre, A table, Celles gu’on ignore, Vieilles... et Manoune !

Qui m'ont-ils charmé, ces dialogues où le pittoresque s'allie à l'émotion?

Elle a créé un genre ; elle a pressé Paris comme un citron, dans son poing frêle : elle en a extrait tout l'acide et tout le suc. Elle a su traduire les rosseries drôles ou criminelles; elle a su évoquer — avec quelle délicatesse de touche ! — les dévouements d'autant sublimes qu'inavoués, les grands cœurs dans les étroites poitrines I

Tout ce que la femme, quelle que soit sa condition, sent, craint, endure, espère, exècre, adore, accepte, elle en a été la révélatrice inimitable d'autant que sa forme demeurait plus volontiers légère, sans emphase, sans amphigouri.

Merveilleuse de clarté, ne craignant pas, pour enrichir son verbe, de puiser dans l'argot du boulevard, du théâtre, du faubourg et même des ruelles tortueuses, sans, pour cela, jamais obscurcir la limpidité du texte, elle a réalisé tel tour de force que rendre l’«article de Paris» accessible à l'étranger. Ailleurs, son nom est célèbre, comme chez nous, et prisé de même.

C'était de race, elle avait de qui tenir, étant fille de Mme Manoël de Grandfort, la mieux douée entre toutes les femmes — fussent-elles de lettres — la plus charmeuse qui soit au monde.

Mais un des points par lequel le talent de Jane Marni s'affirme d'un modernisme en avance sur les lendemains, une des particularités qui caractérisent son œuvre en lui donnant une portée plus haute que la simple fantaisie littéraire, c'est la causticité de la satire ; une saveur de dégoût très décadente ; par ci par là, un beau frisson de révolte. C'est qu'elle a vécu, c'est qu'elle a souffert. Alors, elle « sait ».

D'où cette séduction infinie, cet attrait pénétrant comme un parfum, dont se sont imprégnés, à la fois ses écrits et sa personne.

Où donc sont-ils, les cheveux de ténèbres, le regard noir, le sourire aigu ? Où les longs tissus endeuillés, les manches de Muse, l'air d'Artémise?

...Rose, dans sa robe ample de pâle crêpe rose; délicatement épanouie, le derme transparent en effet comme une rose de la Malmaison renaissant après les ardeurs du jour; simple à ravir; le geste harmonieux; des musiques dans la voix; la chevelure apaisée d'un peu de givre comme par une coquetterie suprême, la voici, réellement, à l'apogée de sa beauté, dans la plénitude de son succès.

D'avoir pleuré beaucoup, il semble que ses yeux se soient éclaircis : l'or des prunelles s'est avivé, mais serti de douceur.

Et chaque fois que je la lis, chaque fois que je la regarde, chaque fois que devenues fraternelles nous passons quelques heures ensemble, deux vers de Hugo me chantent en la mémoire :

Quand, aux feux de l'amour qui rayonne sur nous,

Pareille à ces fruits verts que le soleil fait doux...

Béni soit le soleil, ma chère Jane ! SEVERINE.

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