pons peintre

J'ai déjà évoqué cet hebdomadaire illustré où les dessinateurs eurent une grande place.

Voici la présentation de l'un d'eux, au moment de son décès. J-P Damaggio

 

Le Quercy.22 avril 1894

Stanislas Pons

Notre ami et collaborateur Stanislas Pons vient de mourir. En lui le Quercy perd un de ses plus précieux illustrateurs. Il était venu à nous dès la première heure, et libéralement, simplement, modestement, il nous avait donné un vigoureux coup de main, On aimait à retrouver dans les pages de notre revue cette touche ferme, ce coup de plume sûr de lui-même, et cette interprétation intelligente de la nature qui distinguait les croquis de cet artiste.

Depuis quelques jours, frappé par la maladie qui paralysait sa main, il avait dû renoncer à cet art, auquel il avait consacré sa vie entière.

La mort est venue l'arracher, comme une heureuse délivrance, à l'agonie lente, intolérable, de la pensée qui se brise contre l'impuissance de la volonté. Il s'est éteint sans secousses, avec l'espoir des compensations futures, chrétien, comme il avait vécu, emportant les regrets unanimes de tous ceux qui l'ont connu.

C'était une bien curieuse et bien intéressante physionomie d’artiste que Stanislas Pons. Sa qualité maîtresse était une modestie qu'on eût pu taxer d'exagérée, chose rare dans le milieu où il était appelé à vivre : cette modestie se compliquait d'une timidité non excessive, mais suffisante pour dérouter parfois les indifférents.

Peut-être était-ce de la philosophie ? En tout cas, ceux qui ont connu particulièrement — et nous eûmes la bonne fortune d'être de ceux-là dans ces dernières années — peuvent attester que dans le commerce intime de la vie il n'y avait pas d'homme plus doux, plus affable, plus accueillant et surtout plus obligeant,

Nature fine, un peu reployée sur elle-même, Pons était curieux de tous les problèmes qui se rattachent aux manifestations artistiques. Ainsi, par exemple; il s'était livré à des études théoriques et pratiques sur la gamme, qu'il décomposait en quarts de tons et en commas:, et il avait même construit, avec un talent très ingénieux, plusieurs mandolines basées sur cette notation nouvelle. Il me souvient l'avoir entendu, parfois, à la Société archéologique  tirant de cet instrument singulier des sons étranges, d’une tonalité douce, mélancolique, écho indécis, évocation fantastique d’un monde irréel. Je le vois encore avec sa longue taille courbée, en figure d'ascète, à la barbe noire et fine, au nez busqué, les yeux mi-clos, effleurant ses cordes et modulant sur un rythme doux les mélodies qu’il avait lui-même composées. On restait sous le charme, parlant bas, lorsque mouraient les derniers accords, un peu vieillots, soupirs amortis d'une âme de Willy, et on ne pouvait s’empêcher de trouver un charme puissant à ces auditions.

Dans un autre ordre d’idées, le chercheur qu’était Pons se doublait d’un savant. Plusieurs essais de photographie de couleurs, tentés par lui, avaient été couronnés de succès partiels, à l’époque même où ces arts étaient encore dans l’enfance.

Mais sur toutes choses, Pons était un peintre et un dessinateur de grand mérite.

Nous avons eu l’occasion de voir son œuvre du moins une très grande partie, car Pons ne vendait guère ses tableaux, il s’y attachait et les gardait.

C'est ainsi qu'il possédait une série remarquable de paysages et traités suivant les procédés de l’ancienne école et avec un talent caractérisé. Certes notre ami n’était point ce qu’on nomme aujourd’hui un impressionniste ; ses arbres, ses bois, ses rochers, les petits personnages dont il égayait ses toiles, n’offraient point des heurts de ton et des oppositions de nuances destinés à tirer l'œil, et à rendre d'une façon originale des effets bizarres ou exceptionnels.

Non, ses sous-bois, ses lointains, ses ciels ou ses montagnes étaient tels, qu'ils frappent d'ordinaire nos regards, On sentait que l'auteur, amoureux de la belle nature, s'était complu à la représenter dans tous ses atours, et avait su choisir le moment où sa beauté resplendissait le mieux. J'avoue humblement que je préfère ce classicisme éclectique à ces fantaisies échevelées parfois macabres, souvent incohérentes, qui soulèvent plutôt la curiosité que l'admiration dans nos modernes expositions. J'ai vu naguère une toile où le peintre avait eu la prétention de représenter un champ, un horizon. Eh bien, je fus obligé de retourner trois fois le tableau pour en reconnaître le vrai sens et pour en deviner le sujet.

Que ceux qui sont, malgré tout, partisans de ce genre de barbouillage prennent une gouache de Pons, une de ces gouaches qu'il avait le tort d'enfouir dans ses cartons, bourrés d'innombrables richesses de ce genre ; qu'ils la mettent en pleine lumière, et, la main sur la conscience, ils seront forcés de reconnaître que l'école classique est encore la seule qui mérite les hommages des fidèles de l'art.

Pons fut par excellence un classique; il dut cette qualité première à ses études à l'École des Beaux-Arts de Toulouse, à une époque où Ingres et Paul Delaroche étaient prophètes.

De lui, nous avons aussi des compositions où domine le sentiment religieux : un Ecce Homo et une Sainte Germaine avec quelques autres moins réussies, étaient — chose singulière -- l'objet des prédilections du maître.

Et cependant, combien nous leur préférons les paysages, dans lesquels Pons excellait. Sa gouache colossale des Pyrénées est une œuvre véritablement remarquable; ses effets de neige sont très réussis, et d'autres toiles non moins intéressantes méritaient d'être citées également avec éloges.

Comme dessinateur, nos lecteurs ont pu juger Pons ; ils savaient apprécier son talent d'adaptation de nos procédés de reproduction, dont il tirait un excellent parti, et nous avons le très vif regret de n'avoir point osé abuser de cette infatigable bonne volonté, qui lui faisait parfois donner à notre Revue des collections de dessins, ressource précieuse pour un journal illustré tout local, comme l'est le Quercy.

Edouard Forestié