sépulveda

J’ai eu envie de savoir où en était Luis Sepúlveda et j’ai retrouvé cet article sur Le Monde diplomatique chilien. Il m’est arrivé un jour de voyage en Italie de découvrir l’amour considérable, profond qui existait entre le Chilien et l’Italie du Manifesto. J’ai donc pris la peine de proposer cette traduction. Depuis, nous le savons les alliances se sont renversées mais pour aller où ? J-P Damaggio

  

Oh belle Italie! 11 mai 2018 Luis Sepúlveda

J'aime l'Italie parce qu'elle ne cesse de m'étonner pour le meilleur et pour le pire. Je l'ai parcouru du col du Brenner, à la frontière autrichienne, jusqu'à Pantelleria, qui touchait presque l'Afrique, et j'ai toujours supposé qu'une nation marquée par une si grande diversité de traditions, d'histoire et de culture avait à peine besoin de gouvernements, car elle était animée par l'inertie générée par son histoire millénaire.

J'aime l'Italie pour sa gastronomie, son cinéma, sa littérature, car je ne serais pas ce que je suis, ou ferais ce que je fais, si je n'avais pas découvert les films du néo-réalisme puis ceux d'Etore Scola, de Roberto Rosellini, de Federico Fellini, de Gilo Pontecorvo, ou Michelangelo Antonioni. Je serais orphelin sans la lecture de Salgari, Pavese, Calvino et toute une liste d'auteurs remplissant des pages. Je serais illettré sans la lecture de Gramsci et je ne saurais rien de l’histoire italienne sans Giancarlo de Cataldo, qui a été capable de raconter "il risorgimento" dans un formidable roman.

J'ai souffert avec mes amis italiens la décadence présente. Je n'oublierai jamais les travailleurs de la RAI applaudissant Gianni Mina, l'un des plus grands professeurs de journalisme pendant la triste époque berlusconienne, qui a été expulsé de la télévision. Et j'ai même ri avec mes amis, un rire triste bien sûr, lorsque nous avons vu Berlusconi faire du travail social, balayant une rue, la seule condamnation qu'il ait reçue pour les crimes de fraude et d'évasion fiscale alors qu'il était à court de bunga bunga.

Avec beaucoup de mes amis italiens, j’ai aussi pensé qu’après la période désastreuse de Berlusconi, tout s’améliorerait un peu, pas énormément car l’époque n’est pas à l’optimisme et que Berlusconi, avec tout ce qu’il représente, serait toujours présent dans le devenir du pays.

En l'an 40 apr. J.-C. L'empereur Caligula, le même qui a nommé son cheval consul, a fait construire deux énormes navires qui navigueraient sur le lac Nemi, au sud de Rome. C'étaient deux imposants navires de plus de soixante-dix mètres de long, équipés de tout le matériel technologique de l'époque et même de palais de marbre. C'étaient deux beaux navires, mais le lac était et reste petit et, malgré toutes leurs compétences, ces navires ne pouvaient aller nulle part. La même chose s'est produite avec la gauche italienne. Elle a construit un navire de structure fragile, les galériens ne se sont pas entendus sur la direction vers laquelle pagayer et les barreurs se sont contentés de tourner le volant du gouvernail sur eux-mêmes sans se soucier de savoir s'ils se tournaient vers bâbord ou tribord, apparemment satisfaits de rester au même endroit. Ils ont perdu la trace du parcours avant de le décider.

 Et tandis que la gauche regardait son nombril, le mouvement des cinq étoiles émergeait de l'outrage social, ni de gauche ni de droite, mais au contraire, sans autre programme que des réactions spontanées et le déni frontal de la complexité de l'économie, de la société, de la culture et de la politique. Si les réactions aux problèmes se produisent spontanément, les solutions proviennent de la même mécanique.

A droite, l'insistance de Berlusconi à occuper la direction de la droite, malgré ses nouveaux cheveux collés au crâne, la chirurgie du visage qui lui donnait une apparence de mandarin en décomposition et malgré ses nouvelles dents d'une blancheur resplendissante, il n’a pas convaincu la masse discipliné d’autrefois qui a suivi la Ligue du Nord, le parti ouvertement fasciste, xénophobe et homophobe, qui a brandi les drapeaux de «la faute de tout est de l’autre». L'autre concerne les immigrants et les italiens pauvres du sud.

 Apparemment, il était très difficile pour le Mouvement des cinq étoiles et la Ligue du Nord de coïncider pour parvenir à un accord. Deux mois se sont ainsi écoulés depuis les dernières élections. La gauche a disparu entre le bonheur de sa fragmentation et la droite battue par l’obstination de son chef ancien et anachronique. Apparemment rien ne bougeait, calme douteux, comme pour les navires de Caligula qui étaient immobiles mais ils ont commencé à couler, jusqu’à ce que le Mouvement des Cinq étoiles et la Ligue du Nord découvrent que mélanger le lepénisme, Italy again, et un concept de démocratie directe dans laquelle Tous, sauf ceux qui ne pensent pas comme moi, tout ceci formait un cocktail appétissant. Ainsi, des sujets tels que Steve Bannon, ancien conseiller de Trump, Marine Le Pen et cet démocrate hongrois exemplaire nommé Viktor Orbán se sont précipités pour le féliciter.

 Donc, apparemment, il y aura un gouvernement composé du Mouvement des cinq étoiles et de la Ligue du Nord, les différences ne sont plus substantielles malgré leur ampleur. La Ligue du Nord propose une réduction d'impôt qui profite directement aux plus riches et le Mouvement des cinq étoiles fixe le revenu minimum, ce que la Ligue du Nord considère comme un cadeau injuste pour les paresseux du sud. Sans autre analyse ou étude, les deux formations sont d’accord pour une sortie de l'Italie de l'Union européenne et de la monnaie unique. Le Mouvement des cinq étoiles propose de le faire par référendum et la Ligue du Nord par un simple décret présidentiel. À l'heure actuelle, ils ne sont unis que par la ferme intention de tout démanteler des mille jours du gouvernement de Matteo Renzi et de changer radicalement la politique de migration quasi inexistante. Pour la Ligue du Nord, il suffit de laisser les migrants se noyer en Méditerranée et d'expulser ceux qui sont arrivés en Italie. Le Mouvement des Cinq étoiles, quant à lui, n'hésite pas à faire appel à des ONG qui sauvent des vies, des personnes, des êtres humains qui jouent de tout pour implorer le simple droit de vivre en «chauffeurs de taxi de la mer». L’Italie me surprend toujours, et comme je connais le peuple noble de la gauche italienne, je continue de faire confiance à la sagesse qui aboutira à un effort unitaire. Le populisme spontanéiste va essayer de nous dire qu'il n'y a plus d'idées émancipatrices ou qu'elles ne font plus bouger la société, mais nous, comme Galilée devant la cour d'inquisiteurs, devons répéter «epur si muove», car malgré ce que nous voyons aujourd'hui, nos idées vont revenir. Soyez le moteur qui fera bouger la société.

Luis Sepúlveda