guillevic

Je cherchais un texte d’un communiste français ayant vécu de l’intérieur, à Berlin, la chute du mur. Ce fut sans succès alors pour me rattraper je prends au vol ce témoignage de Pierre Juquin sur Guillevi qui se déroule en 1977 quand le PCF décide de changer la forme de sa communication, secteur dont Pierre Juquin est en charge.

 « Comment leur faire saisir [aux secrétaires fédéraux du PCF qu’il appelle les préfets] qu'il faut pousser beaucoup plus loin nos efforts pour sortir de l'engourdissement ? L'un de mes collaborateurs a cette idée lumineuse :

« Et si tu invitais un écrivain ou un poète à leur parler ?

—        Qui ? ai-je demandé.

—        Je propose Eugène Guillevic.

—        Lui ? Pourquoi ?

—        Je l'ai entendu dire récemment que les communistes doivent se défaire de la langue de bois. »

Cet hiver-là, je n'ai encore jamais entendu, je l'avoue, cette expression.

Le poète Eugène Guillevic est venu au PCF par la Résistance. À la Libération, il est entré, haut fonctionnaire, dans des cabinets ministériels. Jusqu'à sa retraite - fait peu connu -, il sacrifiera à la gestion de l'économie nationale, en qualité de directeur au ministère des Finances. Le voici donc, assis avec nous autres, dirigeants du parti, devant nos préfets, dans le grand hémisphère blanc du Comité central, en chemise brodée. Il paraît que guilevic veut dire en breton «petit diable». Eugène est tout rond. Tête ronde, visage rond cerclé d'une barbe grise de loup de mer, corps sphérique comme un granit poli. Après notre rituel -rapport, interventions, conclusion -, je lui laisse la parole. Les préfets tendent l'oreille. Ah ! mes amis, ce korrigan ! Quel malin empêcheur de tourner en rond ! Fraternel, en même temps qu’ironique. Il aime parler, lui, le maître de l'ellipse. Arrondissant des angles à coups d'humour et de sourires plissés, mais décapant, il pourfend, quoi ? la «langue de bois».

Des discours d'appareil normalisés, des masques verbaux immuables et opaques, travestissent ou dissimulent la réalité dans tous les partis, tous les États, toutes les institutions. À ce qu'on me dit, l'expression «langue de bois» serait née en Pologne à la fin des années cinquante. Les dissidents russes l’utilisent à la fin des années soixante-dix, mais ils lui préfèrent la «novlangue», empruntée à George Orwell, ou des expressions, comme : « langue taillée à la hache «, « langue noueuse », «langue de chêne ». En Tchécoslovaquie, ils disent « langue morte ». Chez nous, aux réunions du Comité central, à l'heure d'écrire les résolutions, Aragon s'emporte régulièrement contre notre «jargon». Guillevic, donc, ce jour-là, d'une parole nette, déliée, méticuleuse, flétrit notre «langue de bois». Je le vois jeter ce mot neuf en France dans l'usure du discours et bousculer les murs. Il lit des vers :

Il se pourrait

Qu'à un certain moment

Rien ne bouge

Nulle part...

Il faut peut-être essayer autre chose :

Essayer

D'être la question

Qui s'accepte indemne de réponse...

Je nous connais assez:

On n'acceptera pas. »

 

Et en effet, Guillevic n’a pas été écouté ! J’ai retenu cette anecdote car aux USA à fréquenter la bibliothèque de la petite ville où j’étais, j’ai eu le plaisir d’y lire ce poète, en français bien sûr. Et pour l’avoir croisé une fois à la Fête de l’Huma avec Jean L’Anselme, je confirme son visage rond à l’air toujours amusé, un peu celui de Noël Arnaud mais la barbe en plus. J-P Damaggio