J’ai bien connu Dominique Liot, un militant de la gauche des Verts qui a participé longtemps à l’action de l’Alternative en Midi Pyrénées. Je ne sais par quel mystère il se trouve présent en Bolivie, une bonne partie de l’année mais je fais confiance à son témoignage qui vaut sans doute bien des idées toutes faites. Il avait tout pour être un soutien ferme d’Evo Moralès mais voilà la vie en a décidé autrement. Que des fascistes profitent de la situation à leur profit je n'en doute pas mais nous ne sommes pas dans le cas du Chili en 1973. La première question est la suivante : pourquoi la majorité de la population a refusé sa candidature ? Pourquoi après plus de dix ans au pouvoir, avec une situation économique meilleure la confiance a-t-elle été perdue ? Le descriptif ci-dessous est exactement celui qu'on pourrait faire de la situation au Nicaragua sauf qu'Ortega a pactisé avec al droite pour conserver le pouvoir. Bonne lecture. Jean-Paul Damaggio

 

"Vivant en Bolivie une bonne partie de l’année, il me semble important de diffuser une opinion personnelle sur ce qui se passe depuis quatre années en Bolivie.
Non l’après 20 octobre 2019 n'est pas un coup d'état. Quand tant de personnes se mobilisent pacifiquement contre un pouvoir qui a truqué les élections avec des organes juridiques comme le Tribunal Suprème Électoral qui est à la solde du MAS au pouvoir, il est inapproprié d’utiliser ces mots et encore moins de fascisme.
De nombreux boliviens reprochent au pouvoir de ne pas mettre ses actes en conformité avec ses déclarations. La justice bolivienne a ses 4 principales institutions (2 départementales et 2 nationales) élues par le peuple. Cela est exact et c’est bien et assez exceptionnel. Mais sur quoi vote le peuple ? Sur une liste unique par institution, validée par l’assemblée nationale, c’est-à-dire le MAS depuis 2005, avec un nombre de candidates et candidats très peu supérieur au nombre de personnes à élire.
Quand le MAS représente pour la 4ème fois consécutive Evo Morales et Alvaro Linera alors que la constitution et le référendum du 21 février 2016 disent sans l'ombre d'un doute que cela est illégal, dénoncer la fraude de manière si concrète et avec tant de preuves que même l'OEA appelée au secours par Evo Morales dénonce dans son Audiencia les "irrégularités" et conseille de nouvelles élections, il est difficile d'appeler cela un coup d'état. Evo a accepté le principe de ces nouvelles élections (présidentielle, députés et sénateurs), « pour pacifier le pays » et en même temps le MAS envoie (et continue de le faire aujourd’hui) des groupes armés terroriser la population (attaques physiques, incendies de maison, tirs au fusil, utilisation d’un arsenal de cocktails Molotov et dernièrement destruction par le feu de plus de 30 bus publics de La Paz…). Cela bien évidemment ne peut justifier de la part du camp d’en face quelques pratiques identiques comme le saccage de la maison de la sœur d’Evo Morales ou l’humiliation de responsables du MAS mais une évidence s’impose : les blocages, manifestations et cabildos (AG géantes pouvant remplir à Sucre l’équivalent de 2 Avenues Jean Jaures de Toulouse) sont pacifiques et appelés publiquement comme mobilisations pacifiques. Et les cas de débordement ou de provocation – qui doivent aussi être dénoncés - sont infimes par rapport au nombre d’actions violentes des groupes armés du MAS.
Ce qui a déclenché la victoire de la mobilisation citoyenne contre la fraude ( « mi voto se respeta, Sucre se respeta, Bolivia se respeta » ), c’est sans aucun doute la mobilisation sur tout le pays, c’est aussi le blocage de l’activité économique par le blocage des rues et des routes par les véhicules des gens du coin (il peut y avoir plusieurs dizaines de blocages sur 1 km² de certains quartiers) mais c’est surtout l’évident soutien de la police - Cochabamba et Chuquisaca pour commencer - se déclarant en « MOTIN » (mutinerie) pour ne pas avoir à affronter le peuple et assurant son soutien à la mobilisation et la nécessité de nouvelles élections – puis beaucoup plus tard l’armée qui ne s’est pas déclarée en motin mais a assuré qu’elle n’interviendrait pas contre le peuple et a demandé à Evo et Alvaro leur « renuncia » (démission) pour pacifier le pays. Il est difficile de voir là « la prise du pouvoir par les militaires » comme l’affirment certains. Et aucune image ne peut justifier cela car aucun militaire n’a « forcé » la Présidence et vice-présidence du pays à démissionner.
La demande d’excuses aujourd’hui par le nouveau directeur national de la Police, à l’attention de Carlos Mesa qui avait eu des propos durs à l’attention de la police nationale est intéressante car elle montre à quel point le « Ni Evo, ni Mesa » est présent dans la société bolivienne d’aujourd’hui.

Énormément de Boliviens ont voté pour Carlos Mesa uniquement pour sortir Evo et son système de corruption qui a envahi toute la Bolivie à un point difficilement visible depuis l'étranger. Toute personne pouvant se renseigner honnêtement sur l’attribution des appels d’offres ne peut que constater que l’appartenance au parti finançant le projet est une condition essentielle voire obligatoire pour avoir une chance de se voir attribuer la réalisation de l’ouvrage. Les critères techniques de compétence venant loin derrière. Idem pour de nombreux emplois !

Et je ne parle pas du productivisme qui a envahi la politique économique, de la place qu'occupent toujours les multinationales par le biais de leurs filiales, de l'omniprésence de la Chine dans de nombreux secteurs (construction...) ou de la responsabilité de l'état bolivien dans les incendies amazoniens (loi sur la déforestation, décret de juillet 2019 sur les brûlis en faveur du soja, de la coca illégale ou de l'élevage intensif...)
Au moment où j’écris ces lignes des groupes du MAS sont à El Alto avec des armes à feu, revendiquant « la future reprise de la Plazza Murillo » de La Paz par la force et des responsables de la Police - au bord des larmes – supplient les agriculteurs (campesinos), les indigènes (originarios) et tous ceux qui sont à deux doigts de provoquer une violence aux conséquences irréparables, de respecter la volonté affichée par beaucoup de pacifier le pays, revendiquant pour la nième fois ne dépendre d’aucun parti politique mais de respecter la constitution en protégeant tous les Boliviens et Boliviennes « qui sommes tous frères et sœurs ». Et à Cochabamba ils brulent des commissariats. Et au même moment Evo Morales communique sur la nécessité de ne pas s’affronter entre Boliviens… Mentira, comme on dit ici.
Et dans beaucoup de villes les citoyens font des « vigilencias » (surveillances) des marchés, des quartiers, des institutions… pour éviter les « saqueos » (sacages) des groupes soutenant le retour d’Evo… qui a donné sa démission hier « pour pacifier le pays ». Mentira.

Voilà, j'avais beaucoup d'espoir en arrivant en Bolivie, en découvrant le positif de ce qu’avait fait le gouvernement d’Evo et Alvaro depuis 2005 (nationalisations et utilisation des bénéfices pour investir dans la santé, le social et la protection de la Pacha Mama) et je fais aujourd'hui le même constat que beaucoup de Boliviens et Boliviennes. Le pouvoir corrompt et s’accrocher au pouvoir amène au pire. Et la violence de groupes armés du MAS qui incendient des maisons, tirent à la carabine sur des autobus reliant Potosi à La Paz pour soutenir la mobilisation dans la capitale ou agressent des personnels de santé qui font leur travail n'ajoute rien de bon pour le peuple de Bolivie.

Et ce n'est pas parce que beaucoup ont voté Mesa pour sortir Morales que l'on doit considérer leur mobilisation comme un coup d'état et encore moins une marche vers le fascisme.
A ce moment rien n’est joué et reste à savoir surtout ce que va faire le gouvernement provisoire que nous sommes nombreux à attendre pour une réelle pacification et de nouvelles élections sans fraude.

Salutations fraternelles"